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Marcel MAUSS. MANUEL D’ETHNOGRAPHIE.doc
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Industries d'acquisition

L'acquisition simple (cueillette, chasse, pêche) se distingue de la production (élevage, agri­culture) en ce qu'elle consiste dans la récolte d'objets matériels qui pourront être employ­és tels quels, sans autre préparation. A vrai dire, la distinction entre acquisition et production est une question secondaire : le producteur n'est jamais un créateur, mais seule­ment un administrateur; il n'y a pas production de l'homme, mais simple aménagement de la produc­tion : faire un couteau n'est pas créer le fer, mais le transformer par des perfectionne­ments successifs. Les Allemands distinguent plus justement entre Sammler et Produzenter.

Par ailleurs, nous avons l'habitude de distinguer trois âges de l'humanité . d'abord chas­seur et pêcheur, l'homme serait devenu éleveur avant d'atteindre l'état sédentaire avec le stade de l'agriculture. Les hommes du paléolithique inférieur auraient été exclusivement des collecteurs, des chasseurs, des pêcheurs, c'est-à-dire des exploiteurs directs. Je n'en suis pas tout à fait sûr. Il semble que des débuts d'agriculture soient apparus très tôt.

Enfin, il faut doser tout ceci : chasse et pêche se rencontrent souvent avec un début d'agri­cul­ture ou avec une agriculture occasionnelle. Il n'y a pas opposition entre le pasteur et l'agriculteur mais plus souvent échange de produits : le Peul, en Afrique occidentale, peut n'être que pasteur parce qu'il achète les grains de ses voisins noirs agriculteurs.

La Cueillette

La collecte simple, ou cueillette (animale, végétale), s'étudiera en faisant collection de toutes les choses que recueillent les indigènes, en dressant l'inventaire complet de tout ce qu'on rassemble et de tout ce dont on se sert. Une erreur grave consiste à ne pas attacher assez d'importance à la production naturelle, sur laquelle s'édifie la production humaine.

Les indigènes savent très bien ce qui se mange, ce qui se boit, ce qui est utile. Ils connais­sent les mœurs des insectes et des animaux. Une bonne étude de la cueillette ira de front avec une enquête sur l'ethnobotanique et sur l'ethnozoologie.

Cueillette animale. - Elle est plus répandue qu'on ne le croit : quadrupèdes morts, vers, chenilles, limaçons, rats, chauves-souris, lézards, poux, termites. Les pluies de sauterelles. Les gâteaux de moucherons, en Afrique orientale.

Cueillette végétale. - Les inventions de l'Europe en cette matière sont maigres, en compa­raison de celles de l'Amérique ou de l'Asie : 45 % des espèces cultivées en Afrique sont américaines 1. Les Australiens connaissent 300 plantes dont ils mangent les fruits, les racines ou les tubercules.

On étudiera d'abord l'exploitation de la forêt : comment grimpe-t-on  ? Comment traverse-t-on les fourrés ? Comment fouille-t-on la terre pour déterrer les tubercules ? Dès l’Australie, les femmes creusent la terre à l'aide d'un épieu pour déterrer les ignames sauvages. Les Pygmées Babinga, du Congo, déterrent les ignames sauvages à l'aide d'une sonde très longue, pourvue à une extrémité de palettes en bois fixées par une liane; après avoir ameubli la terre avec l'autre bout, on enfonce le cône, où la terre se tasse, qu'on retire ensuite à l'aide d'une baguette 2. La cueillette est développée chez les Indiens d'Amérique, qui y trouveront une base essentielle à leur alimentation. Les Indiens de Californie ramassent tout - noix, baies, graminées, racines, bulbes et surtout glands qu'ils mangent bouillis ou rôtis; à l'est des Sierras, la pomme de pin remplace le gland; chaque tribu possède sa zone de pins dont elle ne doit pas franchir les limites. Les Indiens déterrent encore tubercules et racines; la farine est mangée en soupe, en bouillie ou en galettes cuites sous la cendre; excellents vanniers, ils ignorent la poterie. Sur la cueillette du riz sauvage dans la région des Grands Lacs, voir le travail de Jenks 3. Les Indiens Ylamath de l'Oregon cueillent le fruit d'une nymphea, la woka, sur les marais, de la mi-août à la fin septembre; la récolte est faite en pirogue par les femmes.

En Indochine, la chasse au camphre entraîne l'emploi d'un langage spécial.

Chasse aux essences rares, aux gommes rares.

Apiculture. L'une des plus perfectionnées était celle de l'ancien Mexique. Qui s'en occupe ?

Puis viennent les fruits de la mer et les coquillages de la côte. Études des amas coquilliers, kjoekennmödding, qui forment l'un des éléments les plus importants pour l'étude du paléolithique européen.

Le matériel de la cueillette comportera des bâtons pour fouiller le sol, des gaules pour frapper les fruits mûrs, des sacs à récolte, des hottes en vannerie, etc.

La Chasse 1

La chasse trouve son point de départ dans la cueillette : un groupe social déterminé possède son terrain de chasse dont, même nomade, il ne franchira pas les limites. L'indigène connaît son terrain : points d'eau, plantes, nature, nombre et habitudes des animaux; sorti de là, très souvent, il se sentira perdu. La chasse se distinguera en petite chasse ou chasse individuelle et grande chasse ou chasse collective (chasse au bison, à l'éléphant; chasse à courre en Europe; chasse au feu en Afrique).

La chasse peut s'étudier de deux manières principales : selon l'arme employée, selon le gibier poursuivi (armes, technique, moment de l'année, etc.). L'individu ne va pas « à la chasse », il va à la chasse au lièvre; et non pas à la chasse au lièvre mais à la chasse de tel lièvre, qu'il connaît bien. Il faut donc classer par gens qui chassent, gibier chassé et instrument avec lequel il est chassé.

La chasse aux pièges est dite chasse passive, parce que l'homme est passif une fois le piège posé; mais le piège est une mécanique qui fonctionne en tant que telle. Toutes les populations savent creuser des trous où faire culbuter le gibier; les Pygmées ne connaîtraient pas de piège plus savant; les Australiens n'ont que des nasses ou des barrages pour le poisson, l'emploi de pièges pour le gros gibier demande des notions mécaniques qui dépas­sent leur pensée. Certaines palissades asiatiques pour la chasse à l'éléphant, qu'elles dirigent sur une fosse, atteignent d'énormes dimensions. Les grandes chicanes des Iroquois pour la chasse au caribou s'étendent sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les grands filets en poils de roussette de Nouvelle-Calédonie. Les pièges peuvent se distinguer en :

pièges où l'animal peut entrer sans se blesser mais dont il ne peut plus sortir (exemple : filets tendus horizontalement ou verticalement; casier à homard; nasse);

piège où l'animal se blesse et est pris; ils comportent souvent un appât qui amènera la bête à déclencher le mécanisme du piège (exemple : piège à souris, piège à éléphant);

Pièges à ressort, le ressort pouvant jouer sous l'effet d'une traction (pièges à oiseaux en Indochine) ou d'une pression (pièges au cerf à Sumatra); le piège à ressort peut encore être disposé à l'instar d'une arbalète (piège à rats de Madagascar);

pièges à glu, employés à Hawaï pour prendre les plumes d'un oiseau qui est aussitôt relâché;

pièges à nœud coulant (chasse au perroquet chez les Maori; à l'écureuil en Alaska; à l'alouette dans nos campagnes; pièges à pointes radiées pour l'antilope en Afrique).

Les appeaux permettent au chasseur d'appeler le gibier; leur emploi se double souvent d'un déguisement grâce auquel le chasseur approchera sa proie à portée utile. Les Eskimo se déguisent pour la chasse au renne; les Bushmen pour la chasse à l'autruche (le chasseur tient une tête d'autruche au-dessus de sa tête et contrefait la démarche de l'oiseau), les Soudanais pour la chasse à la grue. Les Indiens de Californie, pour la chasse au daim, revêtent des peaux de daim et se coiffent d'andouillers en avançant à quatre pattes au vent du gibier et en faisant mine de brouter; les Tartares Mandchous agissent de même à l'époque du rut, où les cerfs se cherchent pour se livrer combat; le chasseur imite le cri du gibier à l'aide d'un appeau, le cerf se précipite, présentant sa poitrine où le chasseur enfonce sa lance ou son épée.

Le droit de chasse peut varier avec les gibiers, avec le sol, avec les saisons.

Emploi du chien dans la chasse. Le chien d'arrêt demeure un auxiliaire secondaire, seul le chien courant peut rendre d'utiles services.

Idéologie de la chasse, du chasseur et du gibier. Le chasseur doit connaître le nom des divinités de la chasse, de la forêt, il doit pouvoir incanter le gibier, connaître la signification des présages. Toute l'Amérique du Nord vit dans une mythologie du daim. Un chasseur australien ne partirait pas pour la chasse sans tenir un morceau de quartz dans sa bouche.

La consommation du gibier est généralement rituelle et saisonnière.

Conservation du gibier, crâne et ossements. Doit-on casser les os, manger la moelle ? Quelles parties peut-on rôtir ? Utilisation des restes : fourrure, peau, boyaux..

Avec les animaux à demi-chassés, à demi-élevés (exemple : le faisans) on entre dans la voie de la domestication et de l'élevage. Le porc est demi-sauvage dans l'Indochine, en Mélanésie, en Papouasie et en Polynésie. Les parcs à bétail. La chèvre a été domestiquée dans des parcs.

La Pêche 1

Chasse et pêche hantent les esprits; elles tiennent une grande place dans les préoccupa­tions des indigènes : le mythe du chasseur, le mythe du pêcheur, sont parmi les plus impor­tants. Une partie des usages et des croyances que l'on associe au totémisme sont en réalité des histoires de chasse ou de pêche. Toute l'Afrique noire vit du chasseur, toute la Mélanésie conçoit ses dieux sous la forme de requins.

D'autre part, la pêche se développe plus tôt que la chasse; elle est attestée dans toute l'Australie du sud-est par la présence de grands travaux : des rivières entières ont été mises en chicanes.

La pêche s'étudiera comme la chasse, suivant les armes employées, suivant les espèces pourchassées. Ainsi le trident, d'un emploi très général, est cependant adapté à chaque poisson pêché. Filets, nasses sont calculés par rapport à un poisson déterminé.

La pêche à la main nue est pratiquée par les femmes fuégiennes à l'aide d'une tige de goémon lestée d'une pierre; la femme, accroupie dans sa pirogue, amorce avec la chair d'un coquillage, laisse tomber sa ligne et capture à la main le poisson qui vient mordre à l'appât. La pêche à la main nue est encore pratiquée en Afrique occidentale à l'époque des basses eaux, dans les marigots voisins des fleuves et coupés à cette époque de toute communication; le village tout entier se livre alors à une véritable pêche miraculeuse.

La pêche au filet est en général mal étudiée. Il faut noter pour chaque filet sa fabrication (fil, mode de tissage, dimensions de la maille, mode d'emploi de la navette), son mode d'emploi, sa mise en place. Le filet peut être dormant, à main, à poids, à flotteurs, constituer une senne, un carrelet, un épervier, un tramail, etc.

La pêche à la ligne se pratique à la main ou avec une canne. Étudier tous les éléments de la ligne : le fil (il faut une soie différente pour chaque poisson); le hameçon, qui peut être composite (les hameçons polynésiens comptent parmi les plus beaux); l'amorce et son attache; flotteurs et plombs s'il y a lieu; parfois aussi, appeau.

La pêche à la ligne, la pêche au filet sont relativement rares. La pêche à la lance apparaît beaucoup plus fréquente. Elle se pratique à l'aide d'un arc et de flèches, d'une gaffe ou d'un harpon. Le harpon surgît très nettement avec le paléolithique supérieur. Certaines populations ignorent encore cette arme. Comment file-t-on le harpon ? La pêche à la lance se pratique généralement à partir d'une plate-forme de pêche : placé sur une espèce de mirador, le pêcheur transperce les grosses pièces d'assez haut. La plate-forme de pêche est la même dans une partie de l'Indochine, en Polynésie, en Papouasie et dans toute l'Amérique du sud.

La pêche aux pièges est importante par la variété et le grand nombre de pièges observés : barrages (simple, à cratère, en chevron), digues, grandes chicanes; toutes les variétés de nasses, souvent d'énormes dimensions; pièges dormants, avec ou sans appâts; pièges mécaniques, etc.

Enfin, la pêche par empoisonnement de l'eau, pratiquée dans de nombreux cours d'eau africains, suppose un procédé ultérieur pour désintoxiquer le poisson.

On ne saurait exagérer l'importance des pêcheries de perles et des pêcheries de trépang dans l'histoire des rapports de l'Orient indien et de l'Orient chinois avec l'ensemble de l'Insulinde et même la Polynésie.

Lorsqu'elle a lieu en bateau et non plus du rivage, l'étude de la pêche implique naturellement l'étude du bateau de pêche; rapports avec la navigation.

Étude des réserves et des barrages. Étude du droit de pêche 1.

Le rituel de pêche peut être très important. L'Australie connaît des rituels très compli­qués, notamment pour évoquer les baleines que les indigènes prétendent arriver à faire échouer.

Rapports de la pêche avec l'organisation sociale. - Généralement les tribus se divisent entre elles en phratrie de pêcheurs et phratrie de non-pêcheurs, les pêcheurs habitant la côte et pratiquant des échanges avec les non-pêcheurs qui vivent plus à l'intérieur. Certains villages ne sont ainsi habités que par des pêcheurs, c'est une des premières formes de la division du travail. La pêche comporte un élément de régularité qui la rend très vite susceptible d'exploitation réfléchie.

La pêche peut encore être saisonnière et dépendre des migrations de poissons. C'est le cas de la pêche au saumon, qui occupe une grande partie de l'existence des habitants du nord-ouest américain. Les migrations des poissons entraînent alors chez les pêcheurs des phéno­mènes de double morphologie qui portent sur l'ensemble de la population. En ce cas, les villages de pêcheurs, construits pour quelques mois de l'année, comporteront néanmoins une installation de viviers, séchoirs, et magasins pour traiter le poisson.

Les villages permanents de pêcheurs sont souvent bâtis sur pilotis, pour résister aux crues ou aux tempêtes. Réciproquement, la construction sur pilotis a pu être pratiquée d'abord dans un but de défense; mais elle aura entraîné les habitants à pratiquer la pêche (les habitations lacustres de Suisse).

Préparation et conservation du poisson. - On le mangera frais, sec, faisandé, pourri, fumé.

Utilisation des produits annexes. - Huile, œufs, condiment de poisson pourri et pilé, vessies...

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