Industries de production
Nous avons déjà vu qu'il n'y a jamais en réalité production par l'homme, mais simple administration de la nature, économie de la nature : on élève un cochon, on ne le crée pas.
L'homme est un animal qui vit en symbiose avec certaines espèces animales et végétales. Il doit suivre ses plantes et ses animaux. Ainsi s'explique l'étendue des migrations de certains peuples tels que les Huns ou les Peuls.
Toutefois, alors que les industries d'acquisition : cueillette, chasse et pêche, correspondent à une exploitation directe, les industries que nous allons étudier comportent une altération de la nature, différence qu'il importe de souligner.
L'étude d'une société déterminée comprend obligatoirement l'étude des animaux et des plantes de cette société : l'éléphant africain, à demi-sauvage, a été domestiqué dans l'antiquité; on ne connaît pas le Dahomey si l'on ignore ses serpents auxquels il rend un culte. L'étrier a été introduit en Europe au XIe siècle par les invasions des peuples pasteurs venues d'Orient; auparavant, l'arme du cavalier était forcément la javeline, arme de jet, et non la lance, arme de poids. Toute l'histoire des migrations polynésiennes est liée à l'histoire des plantes et des animaux avec lesquels hommes et femmes sont partis en bateau et auxquels ils ont rendu un culte par la suite.
D'autre part. chaque animal, chaque plante, a été extraordinairement travaillé. Voir la démonstration dans Vavilov de l'origine purement américaine des deux espèces du mars. Nous ne sommes qu'au début des créations.
L'indigène possède la sensation aiguë de l'individuation de chaque bête, de chaque plante : un Maori connaît chaque patate douce de son champ et la distingue de toutes les autres, de même qu'un jardinier français connaît individuellement chacun de ses rosiers. Il importe que l'observateur acquière Cette notion de l'individuation de chaque bête, de chaque plante 1.
L'Élevage 2
L'élevage n'apparaît guère qu'avec le maglemosien, c'est-à-dire les dernières formes du paléolithique. B surgit nettement avec la poterie et avec les brachycéphales. Les brachycéphales ont apporté en Europe la poterie, l'élevage, l'agriculture.
La domestication serait apparue d'abord sur les versants de l'Himalaya. Tous les animaux domestiques, ou presque, viennent de cette région.
La définition de l'animal domestique est une définition anthropomorphique : l'homme a domestiqué le chien, mais c'est le chat qui a domestiqué l'homme. D'autre part, certains animaux sont apprivoisés sans nécessité, par jeu (exemple : les grillons en Chine).
La question importante dans la domestication est celle de la reproduction : certaines espèces, ne pouvant se reproduire en captivité, restent à demi-sauvages (exemple : l'éléphant, le faisan, le cochon mélanésien).
Une enquête sur l'élevage se fera par l'étude individuelle de chaque animal domestique, pris individuellement : âge, sexe, nom, photographie, histoire de l'animal, nom des parties du corps.
L'ethnozoologie de chaque espèce comprendra ,étude de l'habitat de cette espèce, de son origine (théorie des âmes des animaux reproducteurs) et de la sélection. Nous connaissons un manuel d'hippologie d'un prince hittite qui date du XVIIe siècle avant notre ère. Une tribu arabe possède les pedigree de ses chevaux, dont elle se montre aussi fière que de sa propre généalogie. Les recherches d'hybrides sont souvent très remarquables. Toute la cour de Chine, la cour de Pharaon, la cour du grand Mogol faisaient des hybrides.
Comment nourrit-on les animaux ? - Fourrages, pâtures et migrations qu'entraîne l'épuisement de ces pâtures. Transhumances. Abreuvoirs.
Comment les garde-t-on ? - Étude du parquage. Le kraal, cercle formé par les habitations, avec un espace libre au milieu où l'on fait rentrer les bêtes le soir, est caractéristique de tout le monde bantou. Étude du berger, de ses rapports avec les animaux. Le cri du berger. Ses attitudes. Dans toute l'Afrique orientale, le berger se repose sur un pied, dans une attitude d'échassier. A-t-il donné un nom individuel à chacun de ses animaux ? Présence ou absence (plus fréquente) d'étables.
L'élevage. - Castration. Gésine. Accouchement. Quelles connaissances les indigènes possèdent-ils de la sélection ? Comment traite-t-on chaque animal suivant son âge ?
Utilisation de l'animal. - Comme moyen de transport (voir plus loin). Le mange-t-on ? Si oui, en quelles conditions, quelles parties et qui y a droit ? La mise à mort est presque toujours sacrificielle chez les peuples pasteurs de l'Afrique orientale : les animaux sont tués à la lance ou par une flèche tirée à bout portant. Utilisation du sang. La consommation du sang chaud est souvent rituelle. Les os sont-ils brisés ou non ? qu'en fait-on (rapports avec l'idéologie) ? mange-t-on la moelle ? Que fait-on des boyaux ? des peaux ? Le travail de la peau est une des plus anciennes industries connues, comme en témoignent les grands grattoirs chelléens. Recettes culinaires. Fait-on du beurre, et comment, des fromages, et comment ?
L'art du vétérinaire est poussé très loin chez les Sakalaves. Notions pathologiques sur la naissance des maladies chez les animaux. Thérapeutique. Chirurgie. Obstétrique. Étude de la magie du vétérinaire.
Décoration et déformation des animaux. Exemple : les défenses de cochon enroulées en spirale dans la Mélanésie, la Papouasie et toute l'Indonésie. Travail de la corne à Madagascar et dans tout l'Océan Indien. Les marques de propriété sur les animaux : qui possède la marque, mythe de la marque 1. Prendre l'empreinte de toutes les déformations, de toutes les marques; en classant ces empreintes selon leurs propriétaires, on voit souvent apparaître des familles ou des clans.
Idéologie. - Étudier toutes les cérémonies liées au culte des animaux. Notions mythologiques et scientifiques sur l'origine des animaux, théories des âmes des animaux reproducteurs, trophées d'animaux sacrifiés. Un village malgache est un ossuaire de bucrânes.
Droit et économie. - Les animaux sont une monnaie dans tout l'Est africain; ils constituèrent jadis la première monnaie du monde indo-européen (pecunia vient de pecus). D'autre part, le déboisement de l’Afrique du nord, avec toutes les modifications économiques qu'il entraîne, coïncide avec l'introduction dans la région du mouton.
L'Agriculture 2
L'agriculture est un cas de I'ethnobotanique, comme l'élevage est un cas de l'ethnozoologie.
Tout le monde néolithique connaît l'agriculture. On trouve cette technique dans toutes les colonies françaises. L'agriculture existe, à son début, dans les tribus du centre-nord de l'Australie; elle est connue d'un bon nombre de Pygmées, notamment ceux des Philippines, et ne serait ignorée aujourd'hui que des Fuégiens et des peuples arctiques - le climat de ces régions en interdit la pratique.
La théorie selon laquelle les femmes auraient été les inventrices exclusives de l'agriculture apparaît excessive. Il est d'autre part inutile de chercher à savoir si l'agriculture marque ou non un stade de civilisation supérieur à celui que figure l'élevage; certaines civilisations purement pastorales ont été de grandes civilisations (exemple : l'empire mongol au XIIe siècle); mais il importe de savoir si chaque éleveur, chaque agriculteur est supérieur ou non à son état, à l'intérieur de sa technique.
Les instruments de culture dérivent des instruments de cueillette et notamment du bâton à creuser, qui, de simple épieu, devient une bêche ou une houe. La culture peut assez bien se diviser en culture à la houe, culture à la bêche et culture à l'aide de formes primitives ou évoluées de la charrue. Mais charrue (et herse) supposent l'emploi d'animaux domestiques, donc la connaissance de l'élevage. En beaucoup de régions, la charrue est restée très primitive, simple houe traînée. Chose remarquable, le semoir, assez répandu dans l'humanité, n'a été redécouvert en Europe que tout récemment. Certains instruments de pierre préhistoriques seraient nettement des socs de charrue primitifs.
L'observateur devra distinguer autant d'agricultures qu'il y a d'espèces cultivées.
Pour chaque plante, il étudiera, en notant les termes indigènes, la plante dans toutes ses parties et dans tous ses âges, depuis la semence jusqu'au fruit. Les produits de chaque plante peuvent être fort nombreux et très différents; certains de ces produits comptent parmi les plus importants que nous utilisions aujourd'hui; le beurre de karité, l'huile de palme... ne sont pas des inventions européennes.
L'enquêteur devra encore faire l'idéologie de chaque plante, partie importante de son étude : naissance, vie, mort de la plante; ses rapports avec la végétation, avec la Terre-mère, avec le ciel, avec la pluie.
B étudiera ensuite l'écologie et l'économie de la plante comment on aménage le terrain, comment on l'expose (technique de la haie, de la terrasse ... ). Certains grands défrichements et sarclages n'ont été possibles que par l'intervention d'outils en métal. Le grand obstacle de l'humanité, à l'époque de la pierre, était la forêt, que l'homme ne pouvait vaincre que par le feu; encore les grosses racines restaient-elles en place. Une fois le terrain préparé, il faut l'utiliser : semailles, semis, repiquages, plantation définitive, entretien. Comment irrigue-t-on le terrain (canaux, puits, écope à balancier, noria, etc.) ? La fumure est assez générale. Lutte contre les parasites. Puis vient la moisson, le battage, l'engrangement; il est souvent interdit de serrer dans un même grenier deux plantes d'espèces différentes.
L'étude des cultes agraires ne devra pas être négligée. L'histoire de l'âme du riz dans les pays de rizières est fondamentale par rapport à la culture du riz, et non inversement.
Pour l'étude des techniques en elles-mêmes, il pourra être utile de distinguer : l'agriculture; l'horticulture (le jardin correspond très généralement à une propriété individuelle par opposition au champ, propriété collective); la sylviculture (par exemple du caoutchouc, plante sauvage entretenue et cultivée dans la forêt par son propriétaire) et l'arboriculture (exemple le cocotier, l'olivier). Un bon nombre des habitants de nos colonies sont des horticulteurs plus encore que des cultivateurs.
Étude de la division sexuelle du travail, des marques de propriété, des tabous.
La notion du surplus de la production a été très bien développée par Malinowski 1.
On observera encore les rapports entre culture individuelle et culture collective, un même terrain pouvant être cultivé collectivement comme champ, individuellement comme jardin, selon les moments de l'année; et l'influence de ces modes de culture sur les rapports sociaux des individus entre eux, de l'individu avec l'ensemble du clan.
Rapports entre agriculture et élevage, entre agriculteurs et éleveurs, entre agriculteurs et chasse, entre agriculteurs et chasseurs, s'il y a lieu.
Enfin certaines régions demanderont une étude de la production quasi-industrielle : le chef polynésien était une espèce d'entrepreneur général de travaux agricoles.
