Marianette apprend le mystère de Triple-Bec
— Je suis très content de toi! dit grand-père Henri à Marianette. Tu n'as pas fait de fautes à ta dictée, tes problèmes sont justes et * tu as très bien lu le texte. Maintenant, voyons ton devoir de français! Quel sujet as-tu choisi? Voyons cela!... «Le mystère du château du Cru»? Lisons ensemble! «Sur la montagne du Cru s'élève un château. Ce château s'appelle Triple-Bec. On l'appelle ainsi parce qu'il a trois grands becs de pierre. Noir sous le ciel bleu, il est triste. Tout y est fermé et silencieux. On dit que deux personnes habitent là, un-gardien triste et sa femme au visage malheureux. Mais moi, j'y suis allée et j'ai entendu un petit enfant qui chantait. Le château noir m'a semblé tout à coup plein de soleil3. Mais ce garçon, pourquoi est-il caché dans le château? Le Triple-Bec est devenu, pour moi, le château du mystère».
— C'est vrai ce que j'écris, grand-père! Hier au soir, je ne pouvais pas m'endormir. Je me disais: «Le-pe-tit-gar-çon-le-pe-tit-gar-çon ...» et je me posais beaucoup de questions.
— Quelles questions, par exemple?
— Est-ce que c'est un petit garçon volé? Parce qu'on ne cache pas un petit enfant ordinaire. Il doit se promener, sortir de la maison, avoir des amis. Le gardien et sa femme sortent du château. Je les ai vus. Pourquoi est-ce que le petit garçon ne sort pas avec eux? C'est peut-être.un garçon volé? Dis, grand-père, tu penses aussi que c'est un enfant volé?
— Je ne sais pas, ma petite. On va voir. Comment le petit est-il arrivé au village? S'il était venu en voiture, les gens du village l'auraient vu.4 Mais ... Attends, attends! ... Il y a cinq ans, quand les gardiens sont venus, le père Léon a dit qu'il avait entendu un enfant faire un caprice1. Seulement, tout le monde n'a rien compris parce que personne n'a plus rien entendu ... Maintenant j'ai une question: pourquoi cachent-ils un petit enfant depuis cinq ans? Il a tourné la tête vers la cuisine:
— Cousine Madeleine?
— Oui.
Elle est arrivée, un torchon à la main.
— Qu'est-ce qu'il y a?2
— Hier, la petite a entendu un enfant au château ... Le père Léon avait peut-être raison?
— Un enfant au château? Mais pourquoi? Mais comment?
— Voyons! dit grand-père. Pourquoi cachent-ils cet enfant au château? Est-ce que c'est leur enfant? Comment le savoir? Personne ne va au château.
— Il y a un homme qui vient parfois au château dans sa grande voiture. Il doit le savoir. Mais on ne sait pas qui est cet homme.
— Oh! Je veux bien le savoir! dit Marianette. Hier ce garçon a demandé: «Qui est là?» ... Mais je n'ai pas répondu à sa question. Grand-père, je veux aller encore une fois au château.
— Ah! non, ma petite, dit cousine Madeleine. Ces gens, on ne les connaît pas, et leurs chiens, on ne les connaît pas non plus!
— Mais moi, je les connais, leurs chiens, et ils me connaissent aussi, maintenant.
— Non, non, non! Reste ici, Marianette. Je ferai quelque chose moi-même, pour savoir et te raconter.
— Quoi, par exemple?
— Je ne sais pas encore, mais je ferai quelque chose.
— Je pense que ce petit garçon ne se promène pas, continue la fillette, parce qu'il est le fils de gens très riches, et ses parents ont peur qu'on le vole3. Les gardiens sont peut-être là pour le cacher et le soigner? ... Le monsieur qui vient parfois au château, c'est son père ou son grand-père?
— Tu as trop de fantaisie, petite, dit le grand-père. Viens] Nous allons nous promener dans les montagnes. Mets ton chapeau. Il fait très chaud.
Marianette et grand-père vont loin, jusqu'à la montagne du Cru., Et comme, sur le Cru, tous les chemins mènent au château, ils se retrouvent tout à coup sous le mur. Marianette est contente.
— Tu vois, c'est là qu'il y avait les chiens, explique Marianette. Oh, grand-père, viens voir mon observatoire! Juste une minute.4 Je vais monter.
Grand-père aide Marianette à monter dans la niche.
— Juste une seconde, dit-il à la petite. Puis il demande:
— Tu vois quelque chose?
— Chut! dit Marianette tout bas.
— Viens, maintenant il faut descendre!
— Chut! répète la fillette.
'Quelques secondes après, elle se retourne, les larmes aux yeux, et saute dans les bras du grand-père qui l'emporte.
— Qu'est-ce que tu as?1 Mais qu'est-ce que tu as?
— Viens plus loin ... Viens, je te dirai ...
Le grand-père et Marianette s'éloignent du château.
— Mais enfin, qu'est-ce que tu as vu?
— D'abord rien. Des jouets seulement. Beaucoup de jouets partout. Et puis, la petite veste rouge. Et puis, j'ai entendu un enfant qui pleurait tout bas. Tu n'as pas entendu, toi, grand-père?
— Moi aussi, j'ai entendu qu'un enfant pleurait tout bas.
— Oui, il pleurait tout bas, «pour lui»2. Après, j'ai vu une dame, près de la table aux jouets. Elle a dit: «Hugues, je ne suis pas contente de vous. Vous avez beaucoup de jouets et vous ne voulez pas les regarder! Vous me faites beaucoup de peine.»
— Ça, je l'ai entendu, dit le grand-père. Et le petit n'a rien répondu. Elle a dit encore: «Venez manger cette tarte à la crème. Je suis triste, triste quand vous ne mangez pas et quand vous n'êtes pas sage.»
— Et c'est vrai qu'elle était triste. Alors, le garçon a répondu: «Je m'ennuie, je m'ennuie. Je n'ai pas d'appétit.» Et après, je l'ai vu ...
Et Marianette a recommencé à pleurer dans les bras de son grand-père.
— Qu'est-ce que tu as vu?
— D'abord, j'ai vu les jambes allongées ... Puis, j'ai.vu un fauteuil roulant. Oh! Grand-père, il ne marche pas. Il est malade et il a à peu près mon âge.
— Un malade?
— Oui. Seulement ses jambes. Il ne peut pas marcher. Il bouge les bras. Ses cheveux sont châtains, il est beau. Quand il s'est approché de la dame avec son fauteuil roulant, il avait l'air méchant et il a jeté la cuillère que la darne lui avait donnée. Puis, il a recommencé à pleurer et la dame l'a pris dans ses bras. Oh! grand-père, elle pleurait, elle aussi.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Je n'y comprends rien.3 Grand-père fume sa pipe et dit — Je pense que ce garçon n'est pas le fils de la dame. C'est un enfant malade qui a besoin du soleil de notre pays. Le gardien et sa femme le gardent au château. La dame le soigne bien, n'est-ce pas?
— Oui, je pense que oui.
— Mais pourquoi ne sortent-ils pas du château avec le petit? Pourquoi ne se promènent-ils pas avec ce garçon? Il est malheureux, il s'ennuie tout seul. Tu as raison. Il y a un mystère. On le cache.
— J'ai vu beaucoup de jouets. Beaucoup-beaucoup, tu sais.
— Il faut que je parle an maire de cette histoire.
— Oh! grand-père. Il est seul au château, sans amis. Il est malheureux. Je veux l'aider. Je veux jouer avec lui, lui raconter des histoires, lui lire, parler ... Allons au château!
— Mais qu'est-ce que tu leur diras, Marianette? Que tu as regardé par un trou du mur? Que ton grand-père t'a aidée à faire cela? Ils diront que nous sommes curieux. Ils ne parleront pas avec nous. Non! Ce n'est pas le moment. Rentrons chez nous ... Le petit n'est pas en danger.1 Il faut aider ce garçon. Mais comment?
— Alors, aide-le, grand-père! Fais quelque chose pour l'aider plus vite!
Marianette écrit des lettres à Paris
Marianette pense toujours au château et au petit garçon malade. Peut-être pleure-t-il? A-t-il mal aux jambes? S'ennuie-t-il? Pour la distraire un peu grand-père lui dit:
— Marianette, écris à Paris à Mlle Anybel, qu'elle juge de tes progrès2 en français.
— Je ne veux pas, tu sais. Mais, s'il le faut, c'est d'accord! ... Et puis, j'écrirai à Mlle Geneviève. C'était ma maîtresse. Elle était très bonne. Trop même. Elle doit penser que je l'ai oubliée. Cela lui fait de la peine.
Marianette à pris son stylo et a vite écrit. Elle sait ce qu'elle veut dire et elle le dira vite et bien.
Quand elle a fini, elle a donné la lettre an grand-père.
— Regarde, grand-père, ma lettre à Mlle Anybel. Est-ce qu'il y a des fautes?
Grand-père lit à haute voix pour cousine Madeleine:
«Chère Mademoiselle, je vais très bien. J'ai grandi de deux
centimètres parce que je grimpe aux arbres. Je pèse 1 kg 250 de plus parce que je mange beaucoup de fruits sur les arbres et des bonnes soupes de cousine Madeleine. Le lait de la vache Rousselle est bon.
J'aime aussi les fromages de la chèvre Cabriole, J'ai toujours faim à cause du soleil et du vent1 qui sent les fleurs et je dors bien parce que j'aime mon grand-père et cousine Madeleine. Je fais des progrès en tout, et Coule-Vent est un très beau pays.»
Puis, elle écrit la deuxième lettre à Mlle Geneviève: «Chère Mademoiselle, je suis heureuse. Grand-père m'aime, cousine Madeleine m'aime, tout Coule-Vent m'aime ... Mais parfois je suis triste parce que j'ai vu un garçon qu'on cache entre les murs d'un vieux château. 11 s'appelle Hugues, il est malade. Je veux bien être son amie. Quand je cours, je pense à ses jambes malades. Il ne peut ni courir ni marcher ... C'est triste, n'est-ce pas? Je vous embrasse bien fort.»
— Ça y est, j'ai fini ma lettre! dit Marianette.
La porte s'ouvre et cousine Madeleine entre, l'air mystérieux. Elle apporte quelque chose dans son tablier.
Viens voir, dit-elle à Marianette,
La fillette s'approche vite de cousine Madeleine. Elle regarde. Que voit-elle? Un petit nez noir et chaud, des oreilles blanches, de fines moustaches.
— Un petit chat? C'est un petit chat! Qu'il est beau! Mais il a peur. Calme-toi, petit! Je ne veux pas te manger!
Et Marianette prend le petit chat entre ses mains.
— Il va te griffer, prends garde!3 crie grand-père. Mais le petit chat ne griffe pas. Marianette le prend, le caresse, lui chante une chanson et le chat fatigué s'endort.
— A qui est-il? Je veux bien avoir un chat.
— Il est à toi.
— A moi? Oh, que je suis heureuse! Je peux lui donner le nom que je veux? Il m'aimera? Il me connaîtra? Je serai sa maîtresse?
— Mais bien sûr! Et il dormira près de toi. Et le matin, quand on lui dira: «Va chercher Marianette!», il montera et miaulera à la porte de ta chambre pour te réveiller.
— Oh! merci ... grand-père, est-ce que je peux le garder?
— Oui, si tu veux. Mais, moi, tu sais, je n'aime pas beaucoup les chats. II sera vraiment ton chat.
— Je l'appelle Mistou. Mistou-chat.
— Bien! dit grand-père. Restez avec ce chat et moi, je vais parler à M. Barnabe, notre maire.
— Tu lui parleras du petit garçon du château?
— J'y vais pour cela.
Grand-père sort et Marianette s'occupe de Mistou-chat. Elle lui fait un lit, elle lui donne du lait. Le chat boit du lait. Puis il se lave la moustache et les oreilles, il fait sa toilette. La petite regarde le chat, elle est heureuse. Quand le petit chat s'endort, Marianette écoute le bruit qu'il fait.
— Ecoute, cousine Madeleine, écoute le bruit qu'il fait!
— C'est parce qu'il est heureux. Il est bien. Dans un moment il jouera. Cherche-lui des balles. Tu verras comment il joue.
Toutes les deux sont contentes.
Père Henri est venu chez le maire Barnabe. Il commence à parler.
— Tu sais, Barnabe, autrefois, le père Léon avait raison!
— A propos de quoi?1
— Il y a un enfant à Triple-Bec.
— Et qu'est-ce que ça fait? Le château, ça ne me regarde pas!2
— Tu ne trouves pas bizarre que l'enfant ne sort pas du château, qu'on ne le voit jamais?
— Il est peut-être trop petit. D'abord, on le voit bien parce que tu l'as vu et tu parles de lui!
— Mais pourquoi est-ce qu'on le cache?
— Je te répète: ça ne me regarde pas. Laisse-moi tranquille3 et reviens chez toi!
Grand-père Henri revient à la maison. Il pense: il faut trouver un prétexte et aller au château.
