Un mauvais facteur
Marianette voit son petit chat qui court vite, très vite. Elle regarde vite son collier. Pas de réponse, mais sa lettre n'y est pas.
Mistou a-t-il perdu la réponse à sa lettre? Est-ce que Hugues ne veut pas lui répondre? Est-ce qu'il ne peut pas répondre? Est-il malade? Ou encore lui a-t-on interdit1 de répondre? ...
Mais ... peut-être ne veut-il pas de son amitié?
Marianette se pose toutes ces questions. Elle est triste.
Un jour passe, long et triste.
Et puis, un autre jour, plus long et plus triste.
Marianette ne dort plus. Elle ira au château, oui, elle y ira. Ou bien elle ira dans sa niche pour voir ce qui se passe. Il le faut. Pour Hugues.
Elle écrit encore une lettre: «Hugues, tu ne m'as pas répondu. Est-ce que je peux venir te voir? As-tu dit que je suis ton amie?»
Elle cherche Mistou, mais elle ne le trouve ni dans la maison, ni dans le jardin.
Rien ne va plus.2 Ni dans la maison de grand-père Henri. Ni au château. Mistou-chat est devenu un très mauvais facteur.
Mistou-chat est revenu au château pour voir son ami Hugues.
— Enfin, te voilà? dit le petit garçon. Tu as oublié ma lettre. Quel mauvais facteur! Viens vite! Je vais mettre ma lettre dans ton collier. Tu ne vois pas que je suis malheureux?
Hugues cache sa lettre dans le collier de Mistou.
— Va, mon petit facteur! Va vite et reviens avec une réponse.
Partir déjà? Il fait si beau! Non, le chat ne veut pas partir. Le chemin est long. Il est fatigué. Il veut se reposer et rester au château pour deux jours, comme toujours. Hugues attendra.
Et Mistou saute sur le mur et se repose au soleil.
Un jour passe. Deux jours. Trois jours même. Le chat reste au château.
Chaque jour Hugues fait ses exercices. Chaque jour il lutte contre ses jambes malades. Il veut se tenir debout seul.
Cet après-midi, Mme Abrer est assise à table près de Hugues dans le jardin. Elle coupe le lard en petits morceaux.
— Que faites-vous avec ce lard? demande Hugues.
— Je n'aime pas faire cela mais c'est pour les rats, parce qu'ils attaquant nos provisions. C'est du lard empoisonné pour les rats.
— Ils sont petits?
— Non! Ce sont de grands rats, grands comme Mistou.
— Alors, le poison est très fort?
— Bien sûr.
Mais, du château, on entend la voix de M. Abrer qui appelle sa femme pour quelques minutes.
— J'arrive, j'arrive! répond Mme Abrer et court vers son mari.
Hugues reste seul près de la table. Sur la table, dans une assiette il y a des morceaux de lard empoisonné.
Mais voilà Mistou qui saute sur ses genoux. Le garçon veut jouer avec le chat. Mais le chat voit les morceaux de lard dans l'assiette et saute sur la table.
— Mistou, laisse ça!
Mais Mistou s'approche de l'assiette, puis pose son nez rosé sur le lard. Ça sent bon!1
— Mistou, c'est du poison! Ici, Mistou!
Mais Mistou n'est pas sage. Il commence à jouer avec le lard. L'assiette tombe.
— Mistou, finis, Mistou!
Non! Mistou veut jouer avec le lard.
«Ce garçon ne veut pas que je joue avec le lard, c'est sûr. Une veut pas que je mange ce lard. Pourquoi? Pour qui est ce lard? Je n'ai pas faim. Mais je suis un chat libre et je vais manger un ou deux morceaux de lard», pense le chat.
— Madame Abrer! Madame Abrer! Vite-vite! crie le garçon.
Mais Mme Abrer est loin, elle n'entend rien. Hugues n'a rien pour chasser le chat. Il jette son mouchoir. «C'est un jeu! pense le chat. Je veux bien jouer deux secondes avec le mouchoir, mais puis je retourne à mon lard et je vais manger ce morceau rosé. Regarde-moi bien, Hugues, regarde-moi bien. Je suis un petit chat libre qui mange ce qu'il veut!»
«Je veux me lever pour chasser le chat ... Mistou va mourir. Marianette et moi, qu'est-ce que nous ferons? Mistou ne portera plus nos lettres. Il faut sauver Mistou!» pense Hugues.
— Mistou!
Et Hugues fait un très grand effort. Il se lève, se dresse sur ses jambes, il fait un pas et tombe sur la table. Hugues a frappé Mistou et l'a chassé.
— Hugues! crie Mme Abrer. Elle arrive. Elle prend le petit garçon dans ses bras.
— Comment avez-vous fait?
— Il le fallait ...2 Le lard empoisonné ... Mistou ...
— Mistou?
— Oui, il voulait le manger.
Mistou est fâché. Hugues l'a frappé. Le chat quitte le château et court vite à Coule-Vent.
— Madame Abrer, il emporte ma lettre! Il l'emporte, il l'emporte!
— Hugues, dit Mme Abrer très contente, le voilà, le premier
progrès. Il ouvrira le chemin à tous les autres. Comme je F attendais! Comme je suis contente!
— Je rie sais pas comment j'ai fait! dit Hugues.
— Vous avez pu et c'est très important... Oh! Hugues. Mais Hugues est loin. Il pense au chat qui porte sa lettre.
— Il emporte ma lettre à Marianette. Elle va venir. Peut-être bientôt ...
— Si elle vient, vous me promettez de faire les exercices encore, tous les jours?
— Oui, oui ... Mais il faut combien de temps pour venir du village?
— Vingt minutes si Marianette connaît le chemin.
— Et si Mistou perd ma lettre?
— J'irai chez Marianette moi-même.
—— Vous? Oh, madame Abrer, je suis si content. Merci, merci bien.
Grand-père Henri et Marianette vont au château
Marianette a reçu la lettre et l'a lue tout de suite. Puis elle a mis sa robe rosé et ses souliers blancs. Elle a coiffé ses cheveux blonds. Elle a pris son petit sac.
— Grand-père, tu vas avec moi?
— Pour la première fois, oui.
— Oh! grand-père ...
Elle marche sérieuse, elle ne dit rien. Son cњur est plein de joie. Elle veut aider Hugues. Mais comment le faire?
— Grand-père, et si je ne sais pas que dire à Hugues?
— Tu le sais, Marianette.,
— Mais comment? Mais quoi?
— Les mots viendront tout seuls.
— Et s'ils ne viennent pas?
— Tu écouteras bien attentivement ton cњur ... Les voilà près du château. La porte est ouverte. On n'entend pas les chiens. Grand-père et Marianette sont devant la porte.
— Oh, grand-père, je voulais toujours venir au château et maintenant, j'ai peur. Revenons, grand-père! ...
— Trop tard, ma petite. La dame vient vers nous. La dame dit simplement:
— Bonjour,-monsieur. Bonjour, Marianette.
— Bonjour, madame, répond Marianette toute pâle.
— Merci, Marianette, dit la dame ... N'ayez pas peur1 des chiens, ils sont enfermés. Allez vers Hugues! Vous le voyez, là-bas dans la cour? Il vous attend. Il vous voit ... Entrez, monsieur...
Je pense que les enfanta seront mieux tout seuls1. Marianette tient la main de grand-père. Le grand-père embrasse sa petite-fille:
— Va, Marianette, va!
Marianette est seule. Il faut traverser cette cour devant, ce petit garçon malade qui l'attend. Il baisse les yeux, il regarde les fortes jambes de Marianette qui marche vite. Le regard du petit garçon lui brûle les jambes. Alors, elle court-court-court pour arriver plus vite. Enfin elle arrive. Elle s'assied vite-vite, les jambes sous la chaise. Pourquoi est-elle venue? Ce n'est pas facile de parler avec un garçon malade. Heureusement, le petit garçon a parlé lui-même. Il a dit tout simplement:
— Tu sais, Mistou a failli s'empoisonner2.
— Ah! Comment? demande Marianette.
— Avec du lard empoisonné. Il voulait le manger, tu sais!
— Qui l'a sauvé?
— Moi.
— Oh! dit-elle les yeux brillants.
— J'étais là ... Il était là-bas ...
— Gomment F as-tu sauvé?
Un long silence. Marianette veut comprendre. Elle dit tout bas:
— Raconte-moi ... Tu veux?
Il raconte tout: ses efforts, ses exercices de chaque jour et puis ce matin, devant le poison ...
— J'ai pu, tu sais, j'ai pu! Alors, Mme Abrer dit que c'est le premier progrès qui va amener tous les autres.
— Hugues ... dit Marianette qui ne peut pas retenir les larmes. Hugues ... Oh! la-la! Ce que je suis enrhumée! C'est drôle d'être enrhumée avec ce soleil!3
— Moi aussi, tout d'un coup, je suis enrhumé! .dit Hugues. C'est drôle d'être enrhumés tous les deux! Alors, Marianette sourit. Puis, ils rient tous les deux dans leurs larmes.
— Tu sais, je suis très content!
— Et moi, dit Marianette, je suis heureuse, très heureuse! Enfin les rires et les larmes s'arrêtent..
— Tu sais, dit Marianette, je suis seule à Coule-Vent. Je n'ai pas de petits camarades. C'est très bien que tu es là. Tu veux que je te raconte Coule-Vent?
— Non. Raconte-moi «toi».4
— Oh! moi, tu sais, «c'est rien»! J'ai un grand-père, une cousine Madeleine, je les aime et ils m'aiment. Tout va bien.
— Qu'est-ce que tu fais?
— Je travaille et je ...
— Tu?
— Je ... me promène ... Tu veux que je te parle du village?
— Non ... Tu viendras me voir souvent?
— Tous les jours, si tu veux.
— Tu sais, un jour, peut-être, j'irai avec toi dans la campagne... Ce sera bien, dis? Je ne marcherai pas vite ... Peut-être même que j'aurai des cannes. Mais ça ne fait rien!1 ... Et puis, un jour, je marcherai tout seul.
— Oui. Je t'aiderai.
— Tu sais, Marianette, je veux te dire ... avant, j'étais très malheureux. Et puis, Mistou est venu. Et puis tu as écrit. Maintenant je pense à toi et à Mistou et je ne suis plus malheureux ... Et j'ai essayé de marcher ... Avant, je ne voulais plus essayer, faire des exercices, je ne voulais plus manger ... C'était ... oh! tu ne peux pas savoir.
— Oui, dit la petite, je ne peux pas savoir. Elle prend la main du garçon.
— Hugues, un jour je t'ai vu ...
Et elle raconte l'histoire des chiens et de la niche.
— C'est vrai. J'ai dit: «Qui est là?»
— Hugues, tu ne voulais pas faire des exercices, manger? ... Tu voudras, maintenant? Il le faut! Pour tes jambes, tu comprends... Et puis, le médecin, il faut le voir plus souvent.
— Mme Abrer est infirmière. Et le médecin vient tous les trois mois dans son auto noire.
— Hugues, il faut faire tout ce qu'il dit. Tu comprends, puis tu iras à l'école!
— Il n'y a pas d'école à Coule-Vent.
— Il y en aura une!
— Une pour nous deux?
— Non, une école pour nous deux ce n'est pas possible, dit Marianette. Nous serons dix-neuf. Peut-être plus.
Et Marianette raconte l'histoire de Caroline et de ses quinze petits.
— Moi et toi ... Tu comprends, on va rouvrir l'école et M le maire dit que Coule-Vent va revivre! Tous les habitants de Coule-Vent sont contents, tu sais, parce qu'un village sans enfants c'est un village qui meurt. Alors, c'est pour nous que Caroline amènera tous ses enfants ici.
— Oh! que c'est chic!
Mais voilà grand-père et Mme Abrer qui arrivent. — Alors, dit grand-père Henri, avez-vous fait connaissance?
— Oh! oui. Est-ce que je peux revenir demain, madame?
— Bien siir, si votre grand-père permet.
— Oui, elle viendra, dit grand-père. Puis il s'adresse au petit garçon:
— Merci, Hugues, que tu veux être l'ami de Marianette. Elle est très seule, tu sais.
Marianette s'est levée. Elle a dit au revoir à Hugues. Dans le chemin, Marianette s'est arrêtée.
— Grand-père, écoute ce que je lui ai dit: «Tu verras que nous marcherons ensemble, tu te promèneras avec moi, nous irons à l'école.»
— Tu as bien fait, Marianette.
— Il marchera un jour, dis?
— Le médecin dit qu'il marchera s'il a la volonté.
— La volonté, Hugues l'aura, je suis sûre.
— Oui, ma petite.
— Et son grand-père, que pense-t-il?
— C'est un monsieur très oceupé. Un petit-fils malade cela l'ennuie2. On lui a dit d'amener Hugues à Coule-Vent parce que notre climat aidera le petit. Alors il le laisse au château.
— Et Mme Abrerî Et M. Abrer?
— Ce sont de braves gens. Mais ils n'ont rien fait pour s'intégrer à Coule-Vent.
— Et Coule-Vent n'a rien fait, non plus, pour les accueillir. Hugues, .ce n'est pas un enfant caché. C'est seulement un petit garçon malheureux.
Il y a des enfants à Coule-Vent
Et puis, l'été a fini ...
Et l'automne est venu avec ses feuilles multicolores, ses vents, ses pluies.
Et l'hiver et ses froids sont arrivés.
Puis le printemps a chassé l'hiver. Le printemps avec des fleurs dans les herbes, des fraises, des cerises.
Enfin, l'été est venu sur la terre. Les grandes vacances ont commencé.
Pendant toute une année, Marianette a travaillé seule avec grand-père Henri. En juin, elle est allée à Paris. Mlle Anybel Fa trouvée grande, forte, savante ... Mais Marianette est vite revenue à Coule-Vent avec grand-père qui n'aime pas les villes.
M. le maire Barnabe n'a pas perdu son temps. On va rouvrir l'école à la rentrée à Coule-Vent. Il est heureux. Le maire et grand-père Henri ont beaucoup de travail. Ils aident Caroline et ses élèves à organiser leur vie à Coule-Vent.
Et Hugues?
Hugues, lui, est très loin.^il est allé dans un hôpital spécial au bord de la mer. Là, pendant un an, on a rééduqué ses jambes1. Chaque jour Hugues marque la date sur son calendrier et il compte les jours qui le séparent du retourna Coule-Vent.
Tout le courage qu'il fallait, il l'a eu ... Marianette lui écrivait tous les jours et allait le voir tous les mois ... Dans la dernière lettre, Hugues lui disait: «C'est grâce à toi que j'jai eu le courage de guérir.»
S'il marche?
Oui.
Encore lentement, mais ce n'est rien. Il sera un garçon comme les autres, c'est le résultat de sa patience et de l'amitié de Marianette.
Et puis, un jour, le «grand jour» est venu.
C'est la rentrée des classes.
Plus d'un an a passé depuis l'arrivée de Marianette au village.
Devant la porte de l'école, vingt petits élèves sont en rang. (Vingt? ... Mais oui! Comptons! Quinze chez Caroline, deux chez Mme Léontine, Hugues, Marianette et encore la petite Véronique qui est la nièce de la maîtresse.)
La maîtresse? Elle est arrivée hier soir et Marianette lui sourit. C'est sa vieille connaissance: Mlle Geneviève. Elle avait obtenu une place à l'école de Coule-Vent.
— Entrez, les enfants! dit la maîtresse. Chaque élève a une étiquette à son nom à son pupitre. Cherchez vos places!
Hugues a trouvé sa place et il appelle Marianette qui cherche l'étiquette à son nom.
— Marianette, tu es là, à côté de moi! Mlle Geneviève sourit.
— Mes enfants, avant de nous asseoir, nous allons chanter. Nous allons chanter parce qu'une petite école s'ouvre, parce que nous sommes contents d'être ensemble, et parce que nous avons une bonne année de travail devant nous ... Nous allons chanter une chanson que vous savez tous: «Notre école».
Les enfants chantent.
Les petites voix s'élèvent si pures et si hautes, si heureuses.
Les voix des enfants volent par les fenêtres de la petite école, volent dans le village, entrent dans toutes les maisons.
Depuis bien longtemps les habitants de Coule-Vent n'ont pas entendu cette musique.
Alors, les portes des maisons s'ouvrent une à une. Les gens sortent de leurs maisons et se dirigent vers l'école.
Maintenant, ils sont tous là, devant la porte de l'école: Barnabé, cousine Madeleine, grand-père Henri, Mme Léontine et tous et tous ...
Ils sont tous là et ils ne disent rien.
Cette vieille chanson française ... Cousine Madeleine ferme les yeux. Elle est, à nouveau, la petite fille qui chantait «Notre école», elle aussi, dans cette même salle de classe, il y a bien longtemps. Alors ... elle commence à chanter avec les enfants, puis c'est le tour de Mme Abrer ... Puis grand-père Henri, puis tous ... tous ... tous. Même le maire Barnabe chante.
Mlle Geneviève a un geste d'amitié pour les habitants du village qui chantent avec les enfants, en cette première heure de la rentrée.
Puis Barnabe s'arrête de chanter pour chercher quelque chose dans sa poche. Mais il ne trouve pas ce qu'il cherche..
— Henri, demande-t-il tout bas. Tu n'as pas de mouchoir?
— J'en ai un. Mais je m'en sers1. Il est, lui-même, très ému. Il dit:
— C'est toujours la même chose: autrefois, quand nous étions encore à l'école, tu n'avais jamais de mouchoir! Tiens! Heureusement, j'en ai deux, comme d'habitude!
— Merci, Henri ...
Mais la chanson a fini. La classe va commencer. Alors, tous ensemble, les gens de Coule-Vent font le tour de leur village.
— Là, sous l'arbre je leur construirai un terrain de sport et de jeux! dit le menuisier.
— Moi, j'apporterai le sable blanc de la rivière.
— Je donne mon terrain derrière l'école pour les jeux des enfants, dit le maire.
— Je leur achèterai douze ballons! dit cousine Madeleine.
— Chez moi, on fera la bibliothèque! dit père Henri. Et je serai le bibliothécaire.
— Moi, je ferai ...
Ils feront ... ils feront tous quelque chose pour ces enfants qui sont venus pour faire revivre leur Coule-Vent.
