- •Problématique de la traduction économique et financière
- •Typologie de la langue économique et financière
- •Back office, small caps et autres start-ups...
- •L'articulation du texte anglais
- •Comprendre pour traduire
- •Il suffit, pour mieux se rendre compte de l'importance que peuvent prendre la presse spécialisée et plus généralement les médias dans le travail du traducteur, de prendre quelques exemples.
- •Comprendre pour simplifier
- •La réorganisation du texte source
- •L'intérêt des métonymies dans la traduction économique et financière
- •L'importance des collocations
- •La traduction des termes « passe-partout »
- •Traduire les adjectifs par des substantifs
- •Problèmes liés à la polysémie de certains termes
Back office, small caps et autres start-ups...
Broker, cash-flow, swap, trader... Les textes économiques et financiers regorgent de termes directement empruntés à l'anglais désormais entrés dans l'usage. Ces emprunts, dont certains puristes contestent plus ou moins avec raison la légitimité, sont en effet légion, notamment dans la presse spécialisée. Le magazine La Vie Financière du 9 octobre 1999 fait la même constatation : « Au grand dam des défenseurs de la langue française, notre vocabulaire financier est envahi par les termes anglo-saxons, souvent par facilité, parfois par snobisme ». Dans certains cas, il s'agit de termes passés depuis un certain temps déjà non seulement dans la langue spécialisée, mais également, dans une certaine mesure, dans la langue courante (« marketing », par exemple). La domination des états-Unis sur la scène économique mondiale explique en fait en grande partie les défis terminologiques que doivent relever les professionnels français de l'économie et de la finance. La presse spécialisée constate elle-même régulièrement, d'une manière plus ou moins détournée, le retard pris par la France sur les états-Unis dans ce domaine, ce qui l'amène d'ailleurs parfois à proposer ses propres éclaircissements linguistiques : « Enfin ! Les fonds "no load" (littéralement "non chargés") débarquent en France. Aux états-Unis, ces produits sans droits d'entrée font fureur depuis longtemps ». [3] Devant le flot sans cesse grandissant de néologismes venus d'outre-Atlantique, l'état français a décidé, il y a quelques décennies de cela, de mettre en place des commissions interministérielles de terminologie chargées de trouver des traductions à ces termes souvent ressentis comme une menace à l'intégrité de la langue française ; c'est dans ce contexte qu'a été créée, en 1985, la commission de terminologie économique et financière rattachée au Ministère de l'économie et des Finances et présidée par Jacques Campet, conseiller maître à la Cour des comptes. Cette commission regroupe des membres des administrations économiques et financières, des personnalités du monde des entreprises privées ainsi que des chercheurs, des techniciens et des journalistes. Après examen en groupe spécialisé, la définition et l'équivalent de chaque terme nouveau désignant une réalité nouvelle sont débattus en séance plénière pour la mise au point d'un texte définitif. Les nouveaux termes sont présentés à titre consultatif à un groupe de journalistes économiques avant d'être soumis au Conseil international de la langue française, à la Délégation générale à la langue française et, enfin, à l'Académie française. C'est en dernier lieu au Ministre de l'économie lui-même qu'il revient de donner son feu vert à telle ou telle traduction, dont l'usage devient dès lors obligatoire dans les administrations et la fonction publique.
Malgré les efforts des terminologues de cette commission, force est de constater que dans de nombreux cas, les néologismes anglais n'attendent pas la création d'un équivalent français pour faire leur entrée en force sur les marchés et dans les médias. Ainsi, à la Bourse de Paris, personne n'oserait utiliser « écart » au lieu de « spread » ni « post-marché » pour « back-office ». Cette utilisation apparemment outrancière d'anglicismes est-elle pour autant assimilable à de la mauvaise volonté, ou à une certaine paresse linguistique ? Peut-être. Il faut en fait sans doute chercher un peu plus loin pour comprendre cet état de fait. Tout d'abord, il faut avoir conscience du rythme souvent frénétique avec lequel l'économie évolue, et qui explique en grande partie le pragmatisme dont ses acteurs font preuve lorsqu'il s'agit de communiquer. Ensuite, il ne faut pas oublier de resituer les choses dans un contexte plus global : en effet, si un réel effort est consenti au niveau de la France pour trouver des traductions aux néologismes anglo-saxons, il faut s'interroger sur l'intérêt d'une telle démarche dans le contexte des autres pays européens. Ainsi, dans un pays comme l'Italie, où « La souris de mon ordinateur » se dit « Il mouse del mio computer », le moins que l'on puisse dire est que la priorité n'est pas vraiment donnée à la créativité linguistique. Certes, cela n'excuse pas le recours souvent excessif, en France, aux anglicismes, mais les disparités qui existent entre les politiques linguistiques des différents pays peuvent expliquer, au moins en partie, le pragmatisme communicationnel dont font preuve les acteurs du monde économique et financier et leur propension à adopter, sans trop « se poser de questions », des termes et expressions émanant d'outre-Atlantique ou d'outre-Manche.
Quoi qu'il en soit, il est toujours intéressant de suivre en parallèle l'évolution d'un néologisme et de son équivalent formulé par la commission de terminologie économique et financière. On pourrait citer le cas, actuellement, du terme « start-up », dont la traduction française proposée par les linguistes du gouvernement, à savoir « jeune pousse (d'entreprise) », semble avoir quelque difficulté à s'imposer. « Fusionite » et « option sur titres », équivalents proposés respectivement pour « merger mania » et « stock options », constituent d'autres exemples sur lesquels il serait intéressant de se pencher. Ces considérations linguistiques, que certains n'hésiteront pas à qualifier d'atermoiements de puristes, semblent en tout cas à des années-lumière des préoccupations des marchés et des médias : ainsi, La Tribune du 10 mars 2000 n'hésite pas à titrer l'un de ses articles : « Quand la "customer value" le dispute à la "shareholder value" », ou à affirmer : « Les "small caps" doivent encore faire des efforts de communication ».
Par paresse ou par snobisme, les rédacteurs francophones ont en outre de plus en plus souvent recours au calque. L'exemple qui suit, extrait d'une brochure de présentation de fonds communs de placement (donc, destinée à un public assez large), contient ainsi pas moins de trois calques flagrants de termes anglo-saxons, qui permettent de se rendre compte de la grande influence exercée par la terminologie anglo-saxonne sur le rédacteur francophone :
« Au cours de la période considérée, les secteurs ayant le mieux performé sont les télécommunications et les services, relativement peu cycliques. [...] L'amélioration du sentiment en Europe de l'Est dépend essentiellement de la reprise des économies de l'Union européenne, allemande tout particulièrement. Si la reprise allemande anticipée au deuxième semestre 1999 se concrétise, la Hongrie bénéficiera de ses fondamentaux micro-économiques ».
Le premier terme est un calque évident de to perform, verbe qui peut pourtant se rendre de différentes façons en français. Sentiment s'inspire lui aussi directement du terme anglais présent notamment dans des collocations comme market sentiment, l'humeur ou l'état d'esprit des opérateurs. Enfin, les fondamentaux constituent une déformation de l'anglais fundamentals, terme qui désigne en fait les paramètres fondamentaux d'une valeur, d'un pays ou d'un marché.
Si, dans la plupart des cas, le rédacteur n'hésite pas à employer les calques tels quels, il prend parfois certaines précautions lorsqu'il estime que le calque envisagé n'est pas suffisamment familier. Ces précautions peuvent, comme dans la phrase qui suit (extraite du même texte que précédemment) prendre la forme de guillemets, lesquels peuvent légitimement être perçus comme la marque d'un certain manque de confiance du rédacteur dans sa formulation : « La Fed a décidé de donner un « biais restrictif » à sa politique monétaire ». Ici, biais restrictif, expression qui n'a pas grand-chose de français, s'inspire très vraisemblablement de restrictive bias, expression fréquemment utilisée par les rédacteurs anglophones que l'on doit plutôt rendre en français par orientation restrictive.
Il serait intéressant, pour clore cette rubrique, de s'arrêter un instant sur le néologisme « euroland », qui désigne depuis le 1er janvier 1999 l'ensemble constitué des onze premiers pays à avoir rempli les critères nécessaires à la mise en place, sur leur territoire, de la monnaie unique européenne. Ce terme a en effet suscité bon nombre de débats lors de son apparition : certains ont proposé de le « traduire » par « l'euroland » en français, tandis que d'autres ont suggéré « la zone euro », la commission de terminologie du Ministère des Finances préférant pour sa part « l'Eurolande » (!), terme repris notamment dans le dictionnaire Harrap's de la finance [4]. Si le caractère poétique d'« euroland » a certes de quoi séduire, ses détracteurs lui reprochent son côté « parc d'attractions » (il est vrai que le terme n'est pas sans rappeler Disneyland). Certains préfèrent donc parler de la « zone euro », expression plus technique qui, il est vrai, a le mérite d'être neutre. On constatera en tout cas dans la pratique que les deux termes sont utilisés (la « zone euro » ayant peut-être la préférence parmi les journalistes économiques), l'emploi de l'un ou de l'autre dépendant en fait en grande partie du type de texte et du lectorat visé.
