- •Jean Bodin
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- •en son privé Conseil
- •PRÉFACE SUR LES SIX LIVRES
- •DE LA RÉPUBLIQUE
- •Sommaire
- •Le Premier Livre
- •de la République
- •CHAPITRE I
- •CHAPITRE II
- •Du ménage,
- •CHAPITRE III
- •De la puissance maritale,
- •CHAPITRE IV
- •CHAPITRE V
- •CHAPITRE VI
- •Chapitre VII
- •CHAPITRE VIII
- •De la souveraineté
- •CHAPITRE IX
- •CHAPITRE X
- •Des vraies marques de souveraineté
- •CHAPITRE I
- •CHAPITRE II
- •De la Monarchie Seigneuriale
- •CHAPITRE III
- •De la Monarchie Royale
- •CHAPITRE IV
- •De la Monarchie Tyrannique
- •CHAPITRE V
- •CHAPITRE VI
- •De l'état Aristocratique
- •Chapitre VII
- •De l'État populaire
- •Le Troisième Livre
- •de la République
- •CHAPITRE I
- •Du Sénat, et de sa puissance
- •CHAPITRE II
- •Des Officiers et Commissaires
- •CHAPITRE III
- •Des Magistrats
- •CHAPITRE IV
- •CHAPITRE V
- •CHAPITRE VI
- •CHAPITRE VII
- •Le Quatrième
- •Livre de la République
- •CHAPITRE I
- •CHAPITRE II
- •CHAPITRE III
- •tout à coup
- •CHAPITRE IV
- •CHAPITRE V
- •CHAPITRE VI
- •CHAPITRE VII
- •Le Cinquième Livre
- •de la République
- •CHAPITRE I
- •CHAPITRE II
- •Les moyens de remédier
- •CHAPITRE III
- •ou bien laissés aux héritiers
- •CHAPITRE IV
- •Du loyer et de la peine
- •CHAPITRE V
- •CHAPITRE VI
- •Le Sixième Livre
- •de la République
- •CHAPITRE I
- •CHAPITRE II
- •Des Finances
- •CHAPITRE III
- •CHAPITRE IV
- •De la comparaison
- •CHAPITRE V
- •et hors partage
- •CHAPITRE VI
- •Notice sur la vie
- •et les œuvres de Jean Bodin
- •de l'Antiquité cités
- •Index
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Chapitre VII
De l'État populaire
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L'État populaire est la forme de République où la plupart du peuple ensemble commande en souveraineté au surplus en nom collectif et à chacun de tout le peuple en particulier ; le principal point de l'état populaire se remarque en ce que la plupart du peuple a commandement et puissance souveraine, non seulement sur chacun en particulier, [mais] aussi sur la moindre partie de tout le peuple ensemble. De sorte que s'il y a trente-cinq lignées, ou parties du peuple, comme à Rome, les dix-huit ont puissance souveraine sur les vingt-sept ensemble, et leur donnent loi ; ainsi qu'on peut voir quand Marc Octave fut destitué du Tribunat à la requête de, Tibère Gracchus son compagnon ; l'histoire porte qu'il fut prié de quitter volontairement son état auparavant que les dix-huit lignées eussent donné leur voix.
[p. 238] La différence qu'il y a de donner les voix par têtes, ou par lignées. Et d'autant que Rullus Tribun voulait, par la requête qu'il présenta au peuple touchant la division des terres, que les commissaires, qui auraient cette charge, fussent élus par la plus grande partie des vingt-cinq lignées du peuple seulement. Cicéron, alors Consul, prit cette occasion entre autres, d'empêcher l'entérinement de sa requête, et la publication de la loi, disant que le Tribun voulait frustrer la plupart du peuple de sa voix, mais c'était la chose la moins, considérable, d'autant que la requête du Tribun portait : S'il plaisait au peuple, (c'est-à-dire à la plupart des vingt-cinq lignées) que la moindre partie du peuple (à savoir dix-sept lignées) députât les commissaires : car la majesté du peuple demeurait entière, attendu que la moindre partie du peuple était députée au plaisir et vouloir de la plupart : afin qu'on ne fût point empêché d’assembler les trente-cinq lignées pour peu de chose, comme il se faisait à la nomination des bénéfices par la loi Domitia ; s'il vaquait quelque bénéfice par la mort des Augures, Prêtres et Pontifes, on assemblait dix-sept lignées du peuple, et celui qui était pourvu et nommé par neuf lignées du peuple était reçu par le Chapitre ou Collège des Pontifes.
Quand je dis la plupart du peuple tenir la souveraineté en l'état populaire, cela s'entend si on prend les voix par têtes, comme à Venise, à Rhaguse, à Gênes à
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Luques, et presque en toutes les Républiques Aristocratiques. Mais si on prend les voix par lignées, ou paroisses, ou communes, il suffit d'avoir plus de lignées, ou de paroisses, ou de communes, ores qu'il y ait beaucoup moins de citoyens comme il est quasi toujours advenu ès anciennes Républiques populaires. En Athènes le peuple était divisé en dix [p. 239] lignées principales, et en faveur de Démétrius et Antigonus on y en ajouta deux ; et outre cette division, le peuple était départi en trente-six classes. Ainsi en Rome, la première division du peuple faite par Romule, était de trois lignées, et depuis fut divisé en trente paroisses, qui avaient chacune un curé pour chef, et chacun, dit Tite-Live, donnait sa voix par tête. Mais par l'ordonnance du Roi Servius, il fut divisé en six classes, selon les biens et revenu d'un chacun, en telle sorte que la première classe où étaient les plus riches, avait autant de pouvoir que toutes les autres, si les Centuries, de la première, demeuraient d'accord, c'est-à-dire quatre-vingts Centuries, qui n'étaient que huit mille ; et les quatre suivantes n'étaient que de huit mille, or, il suffisait de trouver en la seconde classe autant de Centuries qu'il s'en fallait de la première, tellement qu'on ne venait pas souvent à la tierce ni à la quarte, et moins encore à la cinquième, et jamais à la sixième, où était le rebut du peuple et des pauvres bourgeois, qui était alors de soixante mille et plus, au nombre qui en fut levé, outre les bourgeois des cinq premières classes. Et si l'ordonnance du Roi Servius fût toujours demeurée en sa force, après que les Rois furent chassés, l'état n'eût pas été populaire, car la moindre partie du peuple avait la souveraineté. Mais le menu peuple, tôt après, se révolta contre les riches, et voulut tenir ses états à part, afin qu'un chacun eût voix égale, autant le pauvre que le riche, le roturier que le noble, et ne se contenta pas, car voyant que les nobles tiraient à leur cordelle leurs adhérents, il fut dit que la Noblesse n'assisterait plus aux états du menu peuple, qui fut alors divisé en dix-huit lignées. Et peu à peu, par succession de temps, on y ajouta jusqu'à trentecinq lignées ; et par les menées et factions des Tribuns, la puissance pareille, qu'avait l'assemblée des grands états en six classes, fut attri-[p. 240] buée aux états du menu peuple, comme nous avons dit ci-dessus. Et d'autant que les affranchis, et autres bourgeois reçus par mérites, confus et mêlés par toutes les lignées du peuple Romain, étaient en plus grand nombre, sans comparaison, que les naturels et anciens bourgeois, ils emportaient la force des voix, ce que le Censeur Appius avait fait pour gratifier le menu peuple, et obtenir par ce moyen ce qu'il voudrait. Mais Fabius Maximus étant Censeur, fit enrôler tous les affranchis, et ceux qui étaient issus d'eux, en quatre lignées à part, pour conserver les anciennes familles des bourgeois naturels en leurs droits, et emporta le nom de Très-grand, pour ce seul acte, qui était de conséquence bien grande : et toutefois personne ne s'en remua. Cela continua jusqu'à Servius Sulpitius, Tribun du peuple, lequel trois cents ans après voulut remettre les affranchis aux lignées des maîtres qui les avaient affranchis, mais il fut tué devant qu'en venir à chef, et tôt après cela fut exécuté pendant les guerres civiles de Marius et de Sylla, pour rendre l'état plus populaire, et diminuer l'autorité de la Noblesse et des riches. Démosthène 1 s'efforça de faire le semblable en Athènes, après la victoire de Philippe Roi de Macédoine en Chéronée, ayant présenté requête au peuple, tendant à fin que les affranchis et habitants d'Athènes fussent enrôlez au nombre de citoyens.
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Plutarque : [Vies parallèles] : Démosthène. |
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Mais il fut débouté de sa requête sur-le-champ, combien qu'il n'y eût alors que vingt mille citoyens, [ce] qui était de sept mille plus que du temps de Périclès 1, qui n'en leva que treize mille, et cinq mille qui furent vendus comme esclaves, pour s'être qualifiés citoyens.
Ce que j'ai dit servira de réponse à ce qu'on pourrait alléguer, qu'il n'y a point, et peut-être qu'il n'y eut [jamais] République populaire, où tout le peuple [p. 241] s'assemblât pour faire les lois et les Magistrats, et user des marques de puissance souveraine : [mais] au contraire bonne partie [du peuple] ordinairement sont absents, et la moindre partie donne la loi : mais il suffit que la pluralité [i.e. majorité] des lignées l'emporte, [alors même] qu'il n'y eût que cinquante personnes en une lignée, et mille en [une] autre, attendu que la prérogative des voix est gardée à chacun, s'il y veut assister. Vrai est que pour obvier aux factions de ceux qui briguaient les principaux des lignées, quand on faisait quelque loi qui portait coup, on y ajoutait cet article : Que la loi qui serait publiée ne pourrait être cassée, si ce n'était par les états du peuple, où il y eût du moins six mille bourgeois, comme on voit souvent en Démosthène et aux vies des dix Orateurs, et Plutarque dit que l'ostracisme n'avait point de lieu, s'il y avait moins de six mille citoyens qui eussent consenti. Ce qui est aussi gardé par les ordonnances de Venise en ce qui est de conséquence, et même en celles de la justice, cette clause y est ajoutée : Qu'il ne sera aucunement dérogé aux ordonnances par le grand conseil, s'il n'y a du moins mille gentilshommes Vénitiens, et que les quatre parts, les cinq faisant le tout, ou les cinq parts, les six faisant le tout, en demeurent d'accord : ce qui est conforme à la loi des corps et Collèges, où il faut que les deux tiers assistent aux délibérations, et que la plupart des deux tiers soit d'accord, pour donner loi au surplus ; car de mille cinq cents gentilshommes Vénitiens, ou environ, au-dessus de vingt ans, (car il ne se trouve quasi point depuis cent ans qu'ils aient été plus qui tiennent la Seigneurie) ils ont ordonné que mille s'y trouveraient, qui sont les deux tiers, et que du nombre de mille gentilshommes, huit cents pour le moins, qui sont quatre cinquièmes, demeureront d'accord : ce qui n'est pas nécessaire ès corps et collèges, où la plupart des [p. 242] deux tiers l'emporte. Mais il appert, par ces ordonnances, que de quinze cents, il en faut huit cents pour le moins, qui est la plupart des citoyens pris par têtes, et non par lignées ou paroisses, comme il se fait ès états populaires, pour la multitude infinie de ceux qui sont part à la Seigneurie ; encore le plus souvent on confondait les suffrages des lignées, jusqu'à la loi Fusia publiée l'an de la fondation de Rome, 693, pour les reproches que les uns faisaient aux autres d'avoir consenti une loi inique. Ainsi ont les Seigneurs des ligues et les villes d'Allemagne, qui sont plus populaires, comme Strasbourg, et par cidevant la ville de Metz, qui était aussi populaire, et les treize Magistrats étaient élus par les paroisses, comme ils sont encore à présent, et aux ligues Grises par les communes. Vrai est que les Cantons d'Uri, Schwitz, Undervald, Zug, Glaris, Appenzel, qui sont vraies Démocraties, et qui retiennent plus de liberté populaire, pour être montagnards, s'assemblent pour la plupart en lieu public, depuis l'âge de quatorze ans, et par chacun an, outre les états extraordinaires ; et là, ils élisent le
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Plutarque : [Vies parallèles] : Périclès. |
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Sénat et l'Aman, et autres Magistrats, et lèvent la main pour donner la voix à la forme de l'ancienne chirotonie des Républiques populaires, et contraignent quelquefois leurs voisins à coups de poing de lever la main, comme on faisait anciennement ; et encore d'avantage aux ligues des Grisons, qui sont les plus populaires, et gouvernées plus populairement que Républiques qui soient. Ainsi font-ils les assemblées des communes pour élire l'Aman, qui est en chacun des petits Cantons le souverain Magistrat : où celui, qui a été par trois ans Aman, il se lève debout, et s'excusant au peuple demande pardon en ce qu'il aurait failli, et puis il nomme trois citoyens, desquels le peuple en choisit un ; après, on élit son lieutenant, qui est comme Chancelier, et treize autres conseillers, entre [p. 243] lesquels [il] y en a quatre pour le conseil secret des affaires d'état, et puis le Camarling, trésorier de l'épargne. Et la différence est notable pour le gouvernement des autres Cantons de Suisse et des Grisons, car celui qui a gagné deux ou trois officiers principaux d'un Canton des Suisses, qui se gouvernent par Seigneurs, il se peut assurer d'avoir gagné tout le Canton. Mais le peuple des Grisons ne se tient aucunement sujet ni ployable aux officiers, si on ne gagne les communes, comme j'ai vu par lettres de l'Évêque de Bayonne, Ambassadeur de France. Et depuis M. de Bellièvre, Ambassadeur, homme bien entendu aux affaires, ayant la même charge, donna avis du mois de Mai 1565 que l’Ambassadeur d'Espagne avait presque fait révolter les ligues des Grisons, de sorte qu'en la ligue de la Cade il y avait plus de voix pour l'Espagne que pour la France. Et depuis, la ligue de Linguedine n'ayant pas reçu les deniers promis par les Espagnols, mit la main sur les pensionnaires d'Espagne, et les appliqua à la torture, et puis les condamna en dix mille écus d'amende : où l'Ambassadeur de France fit si bien, que deux mois après, ils envoyèrent conjointement avec les Cantons de Suisse vingt-sept Ambassadeurs en France pour renouveler et jurer l'alliance. Nous conclurons donc que la République est populaire, où la plupart des bourgeois, soit par têtes, soit par lignées, ou classes, ou paroisses, ou communes, a la souveraineté.
Opinion d’Aristote touchant l’état populaire. Et, toutefois, Aristote tient le 1 contraire. Il ne faut pas, dit-il, suivre l'opinion commune, qui juge l'état populaire quand la plupart du peuple a la souveraineté. Et puis il baille pour exemple treize cents bourgeois en une cité, où les mille étant les plus riches et bien aisés ont la seigneurie, et en déboutent le surplus. On ne doit pas, dit-il, estimer cet état popu- [p.244] laire, non plus que l'Aristocratie n'est pas celle où la moindre partie des citoyens a la souveraineté, qui soient les plus pauvres. Puis il conclut ainsi : L'état populaire est [celui] auquel les pauvres bourgeois ont la souveraineté ; et l’Aristocratie, quand les riches ont la seigneurie, [qu'ils] soient plus ou moins en l'une ou en l'autre. Et par ce moyen Aristote renverse l'opinion commune de tous les peuples, voire même des législateurs et Philosophes, laquelle opinion commune a toujours été, est, et sera maîtresse en matière de Républiques. Combien qu'il n'y a raison véritable, ni vraisemblable pour se départir de la commune opinion, autrement il s'ensuivra mille absurdités intolérables et indissolubles. Car on pourra dire que la faction des dix commissaires députés pour corriger les coutumes de Rome, qui
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empiétèrent l'état, était populaire, [bien quel que tous les historiens l'appellent Oligarchie, [encore] qu'ils fussent choisis, non pour leurs biens, [mais] seulement pour leur prudence. Et, au contraire, quand le peuple les chassa pour maintenir sa liberté populaire, on eût dit que la République fût changée en Aristocratie ; et s'il y a vingt mille citoyens riches qui tiennent la seigneurie, et cinq cents pauvres qui en soient déboutés, l'état sera aristocratique ; et, au contraire, s'il y a cinq cents pauvres gentilshommes qui tiennent la Seigneurie, et que les riches n'y touchent point, on appellera telle République populaire.
Ainsi parle Aristote, où il appelle les Républiques d'Apollonie, de Théra, et de Colophon, populaires, où [un] bien petit nombre des anciennes familles fort pauvres avaient la seigneurie sur les riches. Il passe plus outre, car il dit que si la plupart du peuple ayant la souveraineté donnait les offices aux plus beaux, ou aux plus grands, l'état, dit-il, ne serait pas populaire, [mais] aristocratique. [Ce] qui est un [p. 245] autre erreur en matière d'état, attendu qu'il n'est pas question, pour juger un état, de savoir qui a les magistrats et offices, [mais] seulement qui a la souveraineté, et toutepuissance d'instituer ou destituer les officiers, et donner loi à chacun. Toutes les absurdités susdites résultent de ce qu'Aristote a pris la forme de gouverner pour l'état d'une République. Or nous avons dit ci-dessus, en passant, que l'état peut être en pure monarchie Royale, et le gouvernement sera populaire ; c'est à savoir, si le Prince donne les états, offices et bénéfices aux pauvres aussi bien qu'aux riches, aux roturiers aussi bien qu'aux nobles, sans acception ni faveur de personne. Et [il] se peut faire aussi que l'état royal sera gouverné aristocratiquement, si le Prince donne les états et offices à peu de nobles, ou aux plus riches seulement, ou aux plus favoris. Et au contraire, si la plupart des citoyens tient la souveraineté, et que le peuple donne les offices honorables, loyers et bénéfices aux nobles seulement, comme il le fit en Rome, jusqu'à la loi Canuleia, l'état sera populaire, gouverné aristocratiquement ; et si la noblesse, ou peu de riches, a la seigneurie, et que les charges honorables et bienfaits soient donnés par les seigneurs aux pauvres et roturiers, aussi bien comme aux riches sans faveur de personne, l'état sera aristocratique gouverné populairement. Si donc tout le peuple, ou la plupart [de lui] a la souveraineté, et qu'il donne les états et bénéfices à tous sans respect de personne, ou bien que les offices et bénéfices soient tirés au sort de tous les citoyens, on pourra juger que l'état est non seulement populaire, [mais] aussi gouverné populairement : comme il fut pratiqué par l'ordonnance, faite à la requête d’Aristide, que tous citoyens fussent reçus à tous [les] états, sans avoir égard aux biens, [ce] qui était casser la loi de Solon. Et, par même moyen, si la seigneurie des nobles, ou des plus riches [p. 246] seulement, a part à la souveraineté, et que tous les autres soient déboutés des états et charges honorables, on pourra dire que l'état est non seulement aristocratique, [mais] ainsi gouverné aristocratiquement, ainsi qu'on peut voir en l'état de Venise. Peut-être on me dira qu'il n'y a que moi de cet avis, et que pas un des anciens, et moins encore des nouveaux, qui ont traité de la République, n'a touché cette opinion. Je ne le veux pas nier, mais cette distinction m'a semblé plus que nécessaire pour bien entendre l'état de chacune République ; si on ne veut se précipiter en un labyrinthe d'erreurs infinies, [en lesquelles] nous voyons qu'Aristote tombe, prenant l'état populaire pour aristocratique, et au contraire, comme la commune opinion, voire même contre le
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sens commun. Or [sur] ces principes mal fondés, il est impossible de rien édifier sûrement. De cette erreur pareillement est issue l'opinion de ceux qui ont forgé une République mêlée des trois, que nous avons ci-dessus rejetée. Nous tiendrons donc pour résolu, que l'état d'une République est toujours simple, [bien] que le gouvernement soit contraint à l'état : comme la monarchie est du tout contraire à l'état populaire, et néanmoins la majesté souveraine peut être en un seul Prince, qui gouvernera son état populairement, comme j'ai dit. Ce ne sera pourtant une confusion de l'état populaire avec, la monarchie, qui sont incompatibles, mais bien de la monarchie avec le gouvernement populaire, qui est la plus assurée monarchie qui soit. Nous ferons semblable jugement de l'état Aristocratique, et du gouvernement populaire, qui est beaucoup plus ferme et assuré, que si l'état et le gouvernement étaient Aristocratiques. Et combien que le gouvernement d'une République soit plus ou moins populaire, ou aristocratique, ou Royal, si est-ce que l'état en soi ne reçoit comparaison de plus ni de moins, car toujours la [p. 247] souveraineté indivisible et incommunicable est à un seul, ou à la moindre partie de tous, ou à la plupart : qui sont les trois sortes de Républiques que nous avons posées.
Quant à ce que j'ai dit, que le gouvernement peut être plus ou moins populaire, cela se peut juger ès Républiques des Suisses, où les Cantons d'Uri, Schwitz, Undervald, Zug, Glaris, Appenzel se gouvernent par les communes qui tiennent la souveraineté ; aussi, de ces cinq Cantons, il n'y a pas une ville murée hormis Zug ; les neuf autres Cantons, et Genève se gouvernent par les Seigneurs qu'ils appellent le Conseil, comme j'ai appris de M. de Basse-fontaine, Évêque de Limoges, qui a le plus longuement, et aussi dextrement que pas un Ambassadeur, manié cette charge sans reproche, et avec bien grand honneur. Et même les Bernois, qui composent leur Sénat des gens mécaniques, élisent leurs Avoyers des plus nobles et anciennes familles, aussi sont-ils moins sujets aux émotions. Et, au contraire, les Seigneurs des trois ligues grises, qui sont les plus populaires, sont plus sujets aux séditions, comme les Ambassadeurs des Princes ont toujours expérimenté. Car le vrai naturel d'un peuple, c'est d'avoir pleine liberté sans frein ni mors quelconque, et que tous soient égaux en biens, en honneurs, en peines, en loyers, sans faire état ni estime de la noblesse, ni de savoir, ni de vertu quelconque [Mais], comme dit Plutarque aux Symposiaques, ils veulent que tout soit jeté au sort, au poids, à la livre, sans respect ni faveur de personne, et si les nobles ou les riches se veulent prévaloir, ils s'efforcent de les tuer, ou bannir, et départir leurs confiscations aux pauvres, comme il se fit à l'établissement des états populaires de Suisse, après la journée de Sempach, où presque toute la noblesse fut exterminée, et le surplus contraint de renoncer à leur noblesse, et [p. 248] néanmoins débouté alors des états et offices, hormis à Zurich et à Berne. C'est pourquoi, anciennement ès Républiques populaires, on demandait que les obligations fussent brûlées ou mises à néant, comme il se faisait bien souvent, que les biens fussent départis également avec défenses d'acquérir. Encore voit-on quelques Seigneurs des ligues diviser les pensions publiques et ordinaires à chacun des sujets en particulier, et [celui] qui plus a d'enfants mâles, il a plus que les autres au partage des deniers. Et même, le Canton de Glaris fit instance à l’Ambassadeur Morlet l'an 1550 que les pensions particulières et extraordinaires fussent mises en commun. Le Roi fit réponse à l'Ambassadeur qu'il retrancherait plutôt sa libéralité. Les anciennes
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Républiques populaires faisaient bien pis de bannir ceux qui étaient les plus sages et plus avisés au maniement des affaires, comme fut Damon, maître de Périclès ; et non seulement les plus accorts, [mais] aussi les plus justes et vertueux, comme fut Aristide en Athènes, Hermodore en Éphèse : craignant que la lumière de vertu de quelque grand personnage n'éblouît les yeux du menu peuple, et lui fît oublier la douceur de commander et, par ce moyen, asservit volontairement sa liberté au jugement et discrétion d'un homme sage et vertueux ; à plus forte raison craignaientils, que la noblesse des hommes illustres, ou la prudence, ou la richesse fît ouverture à l'ambition pour empiéter l'état. Au contraire, les nobles et riches ne font point d'état du populaire, mais ils estiment que c'est bien la raison que celui qui a plus de noblesse, ou de biens, ou de vertu, ou de savoir, soit plus estimé, prisé et honoré, et que les charges honorables sont dues à telles gens ; et, par ce moyen, ils s'efforcent toujours de forclore les pauvres et le menu peuple de manier l'état. Or il est impossible de modeler ces deux humeurs contraires de même [p. 249] breuvage. Combien que Solon 1 se vantait que, s'il avait puissance de faire loi, il établirait des ordonnances égales aux riches, aux pauvres, aux nobles, aux roturiers : ce que les riches entendaient de l'égalité géométrique, les pauvres de l'égalité arithmétique. Nous dirons en son lieu de l'une et l'autre égalité, et les commodités et inconvénients de chacune des trois Républiques : maintenant il suffit de savoir les définitions et qualités des Républiques. [332-341]
FIN DU SECOND LIVRE
1 Plutarque : [Solon].
