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Jean Bodin, Les six livres de la République, (1583)

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[p. 563]

CHAPITRE VI

De la justice distributive, commutative, et harmonique, et quelle proportion il y a [de celles-ci] à l'état Royal, Aristocratique et Populaire

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Disons donc, en continuant notre propos, que ce n'est pas assez de soutenir que la Monarchie est le meilleur état, et qui moins a d'incommodité, si on ne dit Monarchie Royale. Et [il] ne suffit pas encore de dire que l'état Royal est le plus excellent, si on ne montre aussi qu'il doit être tempéré par le gouvernement Aristocratique et Populaire, c'est-à-dire par justice harmonique, qui est composée de la justice distributive ou Géométrique, et commutative ou Arithmétique, lesquelles sont propres à l'état Aristocratique et Populaire ; en quoi faisant, l'état de Monarchie sera simple, et le gouvernement composé et tempéré, sans aucune confusion des trois Républiques. Nous avons montré ci-dessus, qu'il y a bien différence de mêler, ou plutôt [de] confondre les trois états de République en un (chose du tout [p. 564] impossible) et [de] faire que la Monarchie soit gouvernée populairement, et aristocratiquement. Or, tout ainsi qu'entre les Monarchies la Royale, ainsi gouvernée comme j'ai dit, est la plus louable, [de même] aussi entre les Royaumes, celui qui plus tiendra, ou qui plus près approchera de la justice harmonique, sera le plus parfait : j'appelle justice le droit partage des loyers et des peines, et de ce qui appartient à chacun en termes de droit, que les Hébreux appellent proprement Credata, pour la différence de celle par laquelle nous sommes justifiés, qu'ils appellent Tsedaca. Or ce partage ne peut être accompli sinon par proportion d'égalité et de similitude ensemble, qui est la vraie proportion harmonique, et que personne n'a touchée jusqu'ici. Car Platon ayant présupposé que la meilleure forme de République était celle qui est composée de la tyrannie et de l'état populaire, s'est contredit soi-même, ayant établi une République non seulement populaire, [mais] aussi gouvernée du tout populairement, donnant à toute l'assemblée des citoyens la puissance de faire et [de] casser les lois, d'instituer et [de] destituer tous officiers, [de] décerner la paix et la guerre, [de] juger des biens, de la vie, et de l'honneur d'un chacun en souveraineté, [ce] qui est le vrai état populaire,

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et gouverné populairement. Et combien qu'il eût ainsi ordonné sa République, néanmoins il disait que la République ne sera jamais heureuse, si elle n'est gouvernée par proportion Géométrique, disant que Dieu toujours usait de la justice Géométrique au gouvernement de ce monde.

Le dire de Platon, qui ne se trouve point en toutes ses œuvres. Aussi, dit-on qu'il avait souvent en la bouche ces trois mots [en grec] (c'est-à-dire que Dieu donne toujours quelque trait Géométrique) qui ressentent bien le style de Platon, [bien] qu'ils ne se trouvent point en toutes ses œuvres. Or, il [p. 565] est certain que la justice distributive ou Géométrique est [totalement] contraire à l'état populaire, qui ne cherche que l'égalité propre à la justice commutative ou Arithmétique. [Ce] qui fut cause de quoi Xénophon, compagnon de Platon, tous deux jaloux de la gloire l'un de l'autre, fit châtier Cyrus, lequel étant élu Roi avait changé les robes des uns aux autres, ayant égard à la bienséance et à la proportion Géométrique. Après lequel châtiment, le maître enseigne Cyrus de rendre à chacun ce qu'il lui appartenait, disant qu'il était Persan, et qu'il ne fallait pas suivre les Mèdes, qui faisaient de l'égalité justice, mais bien les Persans qui faisaient la justice égale. Platon ayant lu les écrits de Xénophon, et connaissant bien que c'était à lui, et non pas à Cyrus, qu'on avait donné des verges, réprouva la Cyropédie sans nommer personne. Ces propos semés entre les Grecs furent cause de deux factions, l'une des riches et nobles, qui tenaient pour la justice Géométrique et pour l'état Aristocratique, l'autre des roturiers et des pauvres, qui soutenaient la justice commutative, ou Arithmétique, et voulaient que les Républiques fussent populaires. De ces deux factions il s'en fit une troisième, qui fut d'avis qu'en toute République, on gardât la justice Arithmétique par égalité, quand il serait question des biens d'un chacun en particulier, ou de réparer les offenses et forfaits ; mais, quand il serait question de partager les deniers communs, ou les pays conquis, [on fut d'avis] qu'on devait garder la justice distributive ou Géométrique, ayant égard aux bienfaits et mérites, et à la qualité d'un chacun, en sorte que ceux-ci usaient des deux proportions, et toutefois séparément, tantôt de l'une, tantôt de l'autre, comme Aristote dit qu'il faut faire, et sans parler de Platon ni de Xénophon, qui avaient les premiers touché cette corde. Mais quant à la justice harmonique, pas un des anciens Grecs ni Latins, ni autre, [p. 566] n'en fit [jamais] mention, soit pour la distribution de la justice, soit pour le gouvernement de la République, laquelle toutefois est la plus divine, et la plus excellente, et propre à l'état Royal, gouverné en partie Aristocratiquement, et en partie populairement. Mais d'autant que ce point ici mal entendu tire après soi beaucoup d'erreurs, soit à faire lois, soit à [leur] interprétation, soit en toutes sortes de jugements, et aussi afin qu'un chacun puisse entendre que la troisième opinion ne se peut soutenir, non plus que les autres, il est besoin d'emprunter les principes des Mathématiciens, et les décisions des Jurisconsultes, car il semble que les Jurisconsultes, pour n'avoir vaqué aux Mathématiques, et les Philosophes, pour n'avoir eu l'expérience judiciaire, n'ont pas éclairci ce point, qui est de bien grande conséquence, comme j'ai dit, tant pour la justice, que pour le maniement des affaires d'état et de toute la République.

Définition des trois proportions en termes de justice : Proportion Géométrique : 3, 9, 27, 81 ; Proportion Arithmétique : 3, 9, 15, 21, 27 ; Proportion Harmonique : 3, 4,

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6, 8, 12. La proportion Géométrique est celle qui a ses raisons semblables, et la proportion Arithmétique [celle] qui a toujours [les] mêmes raisons ; la proportion Harmonique est composée des deux, et [est] néanmoins différente de l'une et de l'autre ; la première est semblable, la seconde est égale ; la troisième est [en] partie égale et semblable, comme on peut voir par l'exemple [ci-dessus], où la proportion est triple de 3 à 9 et de 9 à 27 et de celui-ci à 81 ; et la proportion Arithmétique suivante commence par [le] même nombre, et [il y a la] même différence de 3 à 9, mais de 9 à 15 elle n'est pas semblable, [mais] égale, car il y a toujours six entre les nombres ; et la proportion harmonique commence par 3 aussi, mais les différences ne sont pas toujours [p. 567] pareilles, ni partout semblables aussi, [mais] l'un et l'autre y est mêlé doucement, comme il se peut entendre par démonstrations mathématiques, auxquelles il n'est [pas] besoin d'entrer plus avant : combien qu'il s'en trouve quelques marques assez claires ès lois des Romains et rapportées par [des] nombres en proportion Géométrique. Mais la différence de la proportion Géométrique et Arithmétique est bien remarquable en ce que celle-ci a toujours [les] mêmes raisons, et ses différences égales ; et la Géométrique les a toujours semblables, et non pas de mêmes, ni égales, si on ne voulait dire que les choses semblables sont égales. Mais c'est parler improprement, comme fit Solon, lequel pour gagner les cœurs de la Noblesse et du peuple d’Athènes, dit qu'il ferait les lois égales à tous ; la Noblesse entendait que ce fût l'égalité Géométrique, et le menu peuple pensait que ce fût l'égalité Arithmétique, [ce] qui fut cause que les uns et les autres le choisirent pour Législateur. Nous dirons donc que le gouvernement Géométrique est celui qui accommode chacun à son semblable, comme pour exemple soit la loi des mariages portée par les douze Tables, qui voulait que les nobles fussent mariés aux nobles seulement, et les roturiers aux roturiers, ainsi qu'il se garde encore étroitement à Rhaguse ; autant pouvait-on dire, s'il y avait loi que les Princes ne fussent mariés qu'aux Princesses, les riches aux riches, les pauvres aux pauvres, les esclaves aux esclaves. Mais s'il était dit qu'on jetterait au sort pour faire les mariages, il se trouverait que l'esclave pourrait être mariée à un Roi : les pauvres et le menu peuple ne demanderait pas mieux pour faire tout égal, et c'est ce que dit Euripide que l'égalité légale est propre au naturel des hommes : [en grec]. Mais ces deux formes de gouverner tirent après soi plusieurs inconvénients, car en l'un les pauvres sont [p. 568] jetés [en] arrière ; en l'autre, les nobles sont méprisés. Mais le gouvernement Harmonique unit les proportions égales et semblables autant qu'il est possible, ne voulant pas confondre pêle-mêle toutes sortes de personnes. Et, sans sortir de l'exemple des mariages, qui voudrait garder le gouvernement Harmonique, on ne ferait pas les mariages des nobles de quatre quartiers de part et d'autre, comme il se fait en quelques lieux d'Allemagne ; car c'est par trop éloigner la noblesse, non seulement des roturiers, mais aussi de soi-même, vu qu'ils ne se contentent pas que le gentilhomme soit noble de père, comme il suffit au royaume de Pologne par l'ordonnance d'Alexandre Roi de Pologne, ou de père et aïeul, comme il suffit en ce royaume par l'ordonnance du Roi François Ier, ou de père et mère, aïeul et aïeule, comme il est porté par l'ordonnance nouvelle des chevaliers de Savoie ; mais ils veulent que le gentilhomme de quatre quartiers, montre qu'il soit issu de deux cent soixante personnes nobles, si l'interprétation que plusieurs baillent des quatre quartiers est véritable. Les autres veulent sept degrés de noblesse en

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montant des mâles et femelles sans départager ; [de] telles lois sont pernicieuses et pleines de sédition. Et pour cette cause la loi des mariages mise aux douze Tables fut cassée à la requête du Tribun Canuleius, et par le moyen des alliances d'entre les nobles et roturiers les séditions s'apaisèrent.

Proportion harmonique en l'ordre du festin. Aussi voit-on que le riche roturier s'accorde mieux avec la pauvre damoiselle, et le pauvre gentilhomme avec la riche roturière, et celui qui a quelque perfection d'esprit avec celle qui a la grâce du corps, que s'ils étaient égaux en tout et par tout, [tout] comme entre les marchands il n'y a point de société plus assurée que du riche paresseux avec le pauvre diligent, parce qu'il y a égalité et similitude entre eux : à savoir éga-[p. 569] lité, entre ce que l'un et l'autre a quelque chose de bon, et similitude, en ce que tous deux ont quelque défaut. C'est pourquoi les anciens disaient que l'amour naquit de Porus et de Penia, c'est-à- dire de richesse et de pauvreté, se mettant l'amour entre deux, comme la voix moyenne entre la basse et le dessus pour faire un accord doux et mélodieux. Et tout ainsi que le maître du banquet ne doit pas mettre aux plus hauts lieux les premiers venus pêle-mêle, sans discrétion des grands aux petits, aussi ne doit-il pas ranger tous les plus dignes aux lieux des plus honorables, ni les sages auprès des sages, ni les vieux avec les vieux, ni les femmes auprès des femmes, ni les jeunes avec les jeunes, ni les fols ensemble, suivant la proportion Géométrique, qui ne cherche rien que les semblables, chose de soi fade et mal plaisante. Mais le sage Symposiarque entrelassera gentiment un folâtre entre deux sages, l'homme paisible entre deux querelleurs, et entre les Sophistes un homme attrempé, le vieux babillard auprès d'un jeune apprenti, le pauvre désireux joignant le riche libéral, l'homme coléreux et soudain entre deux hommes froids et rassis. Et, en ce faisant, non seulement il évitera l'ennui des uns et la jalousie des autres, qu'il n'est pas aise d'échapper quand il est question du rang ; [mais] aussi d'un si bel ordre résultera une douce et plaisante harmonie des uns avec les autres et de tous ensemble. C'est pourquoi Scipion l’Africain fut accusé des sages politiques, et s'en repentit bien aussi, d'avoir le premier donné aux théâtres les premières places aux Sénateurs, les ayant du tout séparés du peuple, [ce] qui aliéna bien fort les uns des autres, et fut cause de grandes séditions. Car ce n'est pas assez que les lois et Magistrats contraignent les sujets de vivre en paix, s'ils n'ont amitié les uns aux autres. Aussi le fondement principal des mariages et de la société humaine gît en ami-[p. 570] tié, qui ne peut être durable sans l'harmonie et concorde mutuelle que j'ai dite, et laquelle ne se peut faire par justice et gouvernement Géométrique ni Arithmétique, d'autant que la proportion de l'un et de l'autre le plus souvent est disjointe. Mais la nature de la proportion harmonique unit toujours les extrémités par un moyen qui s'accorde avec l'un et l'autre. Or, le gouvernement égal, par proportion Arithmétique est naturel aux états populaires, qui veulent qu'on partage également les états, les honneurs, les offices, les bénéfices, et les deniers communs et pays conquis, et s'il faut faire lois, ou instituer officiers, ou décerner de la vie et de la mort, ils veulent que tout le peuple soit appelé, et que la voix du plus fol et téméraire ait autant de poids et d'effet que du plus sage. Bref, les plus populaires veulent que tout soit jeté au sort et au poids, comme les anciens qui figuraient l'état vraiment populaire en ces trois mots, [en grec], c'est-à-dire tout au sort et à la balance, ou bien à la règle droite, et d'une roideur inflexible, et à la loi

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invariable. Et, pour cette cause, on appelle encore faire justice, faire droit, et les livres des lois, les livres du droit, [ce] qui est la forme de parler des Hébreux, qui appelaient le livres des lois [en hébreux] Librum recti, que l'interprète Chaldéen sur le dixième chapitre de Josué tourne Livre de droiture, comme s'il n'y avait point de vraie justice que celle qui est droite et immuable.

Trois règles qui montrent les trois proportions. Or tout ainsi que la règle de Polyclète était si droite et si ferme qu'elle ne pouvait ployer de part ni d'autre, et sur le patron et droiture de laquelle tous les architectes dressaient leurs règles, ainsi est la forme du gouvernement populaire quand tout va par sort et par lois invariables, sans interprétation équitable, sans privilège ni acception de personne, de sorte que les nobles sont sujets [aux] même peines que les [p. 571] roturiers : l'amende égale sur les riches et sur les pauvres, et [le] même loyer est décerné au fort et au faible, au capitaine et au soldat. Et au contraire, le gouvernement Aristocratique, qui se fait par proportion Géométrique, est semblable à la règle Lesbienne, qui était de plomb, afin qu'en ployant et s’accommodant en tout sens, on pût sauver la pierre, au lieu que les autres accommodaient la pierre à la règle. Ainsi disait-on qui il fallait accommoder la loi en jugement ; mais tout ainsi qu'il est impossible que la règle retienne son nom, si elle demeure torse comme la règle Lesbienne, [de même] aussi ne peut-il [se] faire que la loi [ne] demeure loi, si on s'en joue comme de cire, et que celui qui doit obéissance aux lois en soit maître. Il faut donc, pour éviter à la fermeté immuable de la règle de Polyclète, et à la variété et incertitude de la règle Lesbienne, forger une troisième règle, qui ne soit si roide qu'elle ne puisse ployer doucement quand il en fera métier, et se redresser aussitôt : c'est-à-dire, qu'il faut suivre la justice harmonique, et accoler ces quatre points ensemble, à savoir Loi, Équité, Exécution de la loi, et le devoir du Magistrat, soit en la distribution de la justice, soit au gouvernement de l'état. Car tout ainsi qu’en ces quatre nombres 4, 6, 8, 12, la même raison qui se trouve de 4 à 6 se trouve aussi de 8 à 12 et [qu'il] y a même raison de 4 à 8 que de 6 à 12, ainsi est-il de la loi à l'équité, et de l'exécution de la loi au devoir du Magistrat ; et [c'est la] même raison [qu'il] y a de l'équité au devoir du Magistrat, qu'il y a de la loi à l'exécution [de celle-ci].

La justice Harmonique. Mais il ne suffit pas d'avoir ainsi disposé ces quatre points en proportion Géométrique, et en partie Arithmétique, si on ne les couple ensemble par proportion Harmonique, qui unit et conjoint les deux nombres du milieu, 6 et 8 et le second au quart, et le premier au tiers, dont il [p. 572] résulte une harmonie mélodieuse, composée de la quarte, de la quinte et des octaves. Autrement, si vous ôtez le lien Harmonique de la quarte, qui est entre 6 et 8, la proportion Géométrique demeurera disjointe ; et si vous disposez les quantités en proportion Géométrique continue, l'Harmonie périra, comme on peut voir en ces quatre nombres 2, 4, 8, 16 où les raisons se trouvent bien conjointes en quelque sorte qu'on les prenne. Mais il ne s'en peut faire aucun accord, et aussi peu si vous disposez les nombres en proportion Arithmétique, car l'une et l'autre sont aussi différentes de l'harmonique comme l'eau bouillante et glacée sont différentes [de] l'eau tiède. En cas pareil, nous dirons, que si le Prince, ou le peuple, ou la noblesse ayant la souveraineté, soit en Monarchie, ou état Aristocratique, ou populaire, se gouverne sans aucune loi, laissant le tout à la

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discrétion des Magistrats ou, par soi-même, distribuant les peines et loyers selon la grandeur ou qualité d'un chacun, [bien] que cela soit beau en apparence, [quoiqu'il] n'y eût fraude ni faveur (chose toutefois impossible), néanmoins, ce gouvernement ne peut être durable ni assuré, parce qu'il n'y a point de lien des grands aux petits, ni par conséquent accord aucun ; beaucoup moins y aura-t-il de sûreté si tout se gouverne par égalité et lois immuables, sans accommoder l'équité à la variété particulière des lieux, des temps, et des personnes.

Gouvernement de [la] République par forme Arithmétique, Géométrique, Harmonique. Et tout ainsi que deux simples en extrémité de froideur et de chaleur sont autant de poisons, et, néanmoins, composés et tempérés l'un avec l'autre font une médecine fort salutaire, [de même] aussi ces deux proportions de gouvernement, Arithmétique et Géométrique, l'un par lois seulement, l'autre à l'arbitrage du gouverneur sans lois, ruinent les Républiques : et compo-[p. 573] sés ensemble par proportion Harmonique [ces deux proportions de gouvernement] servent à maintenir les états. Et, par ainsi, Aristote s'est abusé de dire que l'état serait bienheureux, qui aurait un si bon Prince, qu'il ne fût jamais vaincu de faveur, ni de passion quelconque : on n'aurait, dit-il, que faire de lois. Or il est certain que la loi n'est pas faite pour ceux qui tiennent la souveraineté, comme nous avons montré en son lieu, [mais] pour les magistrats principalement, qui ont bien souvent les yeux si bandés de passions, ou de concussions, ou d'ignorance, qu'ils ne sauraient voir un seul trait de la beauté de justice. Et quand [bien même] ils seraient Anges, ou qu'ils ne pourraient aucunement faillir, si est-ce que les sujets ont affaire de loi comme d'un flambeau pour se guider ès ténèbres des actions humaines ; et [également] pour étonner les méchants qui pourraient prétendre cause d'ignorance, véritable ou vraisemblable, de leurs méchancetés ; ou, pour le moins, de la peine, qui n'est point gravée en nos âmes, comme [le sont] les choses que nature défend.

Il ne se trouve point [avant] la loi de Dieu aucune mention de loi. Combien qu'il n'y a point de plus fort argument pour vérifier ceci, que la publication de la loi de Dieu, non seulement des choses politiques et judiciaires, [mais] aussi des choses défendues par nature, auparavant laquelle publication, il n'y avait jamais eu [de] Législateur qui soit venu en [notre] connaissance ; et de fait en tous les œuvres d'Homère, ni d'Orphée, ni autre qui soit auparavant Moïse, lequel est plus ancien que tous les Dieux des Païens, il ne se trouve pas un seul mot de loi. Mais les Princes jugeaient et commandaient toutes choses par puissance souveraine ; et la première occasion de faire [des] lois, sur le changement des Monarchies en états populaires, qui se firent premièrement en Athènes au temps de Dracon, et puis de Solon, et en [p. 574] Lacédémone au temps de Lycurgue, qui ôta la puissance souveraine aux deux Rois, puis après en Crotone, Locres, Tarente et autres villes d'Italie. [1013-1022]

La loi de Dieu tient la proportion Harmonique. Et quand il est dit par la loi de Dieu 1, que celui qui a mérité d'être flétri, sera puni selon le forfait par lui commis : il est défendu de bailler plus de quarante coups ; laquelle loi est selon la justice

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Deutéronome, 25.

 

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Harmonique, car il est permis au juge de juger à sa discrétion par proportion semblable jusqu'à quarante coups, selon la qualité des personnes et du forfait. Et la qualité arithmétique est en ce qu'il est défendu [de] passer quarante coups ; en quoi celui qui a le plus offensé, et qui toutefois n'a pas mérité la mort, n'est pas plus puni pour ce regard, que celui qui a moins offensé ; et la loi porte sa raison, et afin, dit-il, que le condamné ne soit rendu estropié. [Ce] qui nous est un certain argument de la loi de Dieu, [selon lequel] la vraie justice, et le gouvernement le plus beau, est celui qui s'entretient par proportion Harmonique. Et combien que l'état populaire embrasse plus les lois égales, et la justice Arithmétique, et [que], au contraire, l'état Aristocratique retient plus la proportion Géométrique, si est-ce que l'un et l'autre est contraint d'entremêler la proportion Harmonique pour sa conservation ; autrement, si la seigneurie Aristocratique rejette le menu peuple loin de tous états, offices et dignités, ne lui faisant aucune part de la dépouille des ennemis, ni des pays conquis sur eux, il ne se peut faire que le menu peuple, pour peu qu'il soit aguerri, ou que l'occasion se présente, ne se révolte et [ne] change l'état, comme j'ai montré ci-devant par plusieurs exemples. C'est pourquoi la seigneurie de Venise, qui est une vraie Aristocratie s'il en fut [jamais], se gouverne quasi Aristocratique-[p. 575] ment, distribuant les grands honneurs, dignités, bénéfices et Magistrats aux gentilshommes Vénitiens, et les menus offices, où il n'y a point de puissance, au menu peuple, suivant la proportion Géométrique, des grands aux grands, et des petits aux petits. Et néanmoins, pour contenter le menu peuple, la seigneurie lui a laissé l'état de Chancelier, qui est des plus dignes et des plus honorables, [et] aussi qu'il est perpétuel ; et, en outre, les offices des secrétaires d'état, qui sont bien fort honorables ; et au surplus l'injure, faite au moindre habitant par les gentilshommes Vénitiens, est punie et châtiée ; et une grande douceur et liberté de vie donnée à tous, [chose] qui sent plus la liberté populaire que le gouvernement Aristocratique ; et, qui plus est, la création des Magistrats se fait par choix et par sort, l'un propre au gouvernement Aristocratique, l'autre à l'état populaire, si bien qu'on peut dire, que l'état est Aristocratique et conduit aucunement par proportion Harmonique, [ce] qui a rendu cette République-là belle et florissante. /.../

L'état Royal gouverné harmoniquement est le plus beau et le plus parfait. Il faut donc que le sage Roi gouverne son Royaume harmoniquement, entremêlant doucement les nobles et roturiers, les riches et les pauvres, avec telle discrétion toutefois, que les nobles aient quelque avantage sur les roturiers, car c'est bien la raison que le gentilhomme aussi excellent en armes ou en lois, comme le roturier, soit préféré aux états de judicature, ou de la guerre, et que le riche égal en autre chose au pauvre, soit aussi préféré aux états, qui ont plus d'honneur que de profit, et que le pauvre emporte les offices, qui ont plus de profit que d'honneur, et tous deux seront contents. Car celui qui est assez riche ne cherche que l'honneur, et le pauvre cherche son profit. Aussi faut-il, que les riches qui portent les charges [p. 576] publiques, aient quelque avantage sur les pauvres ; c'est pourquoi ce sage Consul Romain laissa le gouvernement et souveraineté des villes par lui conquises, aux plus riches, jugeant qu'ils seraient plus soigneux de [leur] conservation que les pauvres, qui n'y avaient pas si grand intérêt. Et si les états sont associés et doubles, il vaudra mieux coupler le noble et le roturier, le riche et le pauvre, le jeune et le vieux, que deux nobles, ou

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deux riches, ou deux pauvres, ou deux jeunes ensemble, qui sont le plus souvent en querelles, et s'empêchent l'un l'autre en leur charge, comme il advient, naturellement, qu'il n'y a jalousie entre égaux. Mais encore il en revient un bien grand fruit de la conjonction que j'ai dite. Car en ce faisant chacun garde la prérogative et le droit à l'état, duquel il tient, comme il se voit ès cours souveraines, corps et collèges composés de toutes sortes de gens, la Justice est beaucoup mieux ordonnée, que s'ils étaient d'un état seulement. Or il n'y a moyen de lier les petits avec les grands, les roturiers avec les nobles, les pauvres avec les riches, sinon en communiquant les offices, états, dignités et bénéfices aux hommes qui le méritent, comme nous avons montré ci-devant. Mais les mérites sont divers, car qui ne voudrait octroyer les états et charges honorables sinon aux gens vertueux, la République serait toujours en combustion, d'autant que les hommes de vertu sont toujours en fort petit nombre, et seraient aisément chassés et déboutés du surplus. Mais en couplant les hommes de vertu, comme j'ai dit, tantôt aux nobles, tantôt aux riches, [bien] qu'ils soient destitués de vertu, néanmoins ils se sentiront honorés d'être conjoints avec les gens vertueux, et ceux-ci de monter au lieu d'honneur ; et, en ce faisant, toute la noblesse d'un côté se réjouit de voir que le seul point de noblesse est respecté en la distribution des loyers, et, de l'autre côté, tous les rotu-[p. 577] riers sont ravis d'un plaisir incroyable, et se sentent tous honorés, comme de fait ils ont honneur, quand ils voient le fils d'un pauvre médecin, Chancelier d'un grand Royaume, et un pauvre soldat être enfin Connétable, comme il s'est vu en la personne de Bertrand du Guesclin, et de Michel de l'Hospital, et de beaucoup d'autres, qui, pour leurs vertus illustres sont montés aux plus hauts degrés d'honneur. Mais tous les états portent impatiemment de voir les plus indignes aux plus hauts lieux, non pas qu'il ne soit nécessaire de donner quelquefois aux incapables et indignes quelques offices, pourvu qu'ils soient en si petit nombre, que leur ignorance ou méchanceté n'ait pas grand effet en l'état où ils seront. Car il ne faut pas seulement bailler la bourse aux plus loyaux, les armes aux plus vaillants, la justice aux plus droits, la Censure aux plus entiers, le travail aux plus forts, le gouvernail aux plus sages, la Prélature aux plus dévôts, comme la justice Géométrique veut (combien qu'il est impossible pour la rareté des hommes vertueux), [mais] il faut aussi, pour faire une harmonie des uns avec les autres, y entremêler ceux qui ont de quoi suppléer en une sorte ce qui leur défaut en l'autre ; autrement, if n'y aurait non plus d'harmonie, que si on séparait les accords qui sont bons en soi, mais ils ne feront point de consonance s'ils ne sont liés ensemble, car le défaut de l'un est suppléé par l'autre.

L'image du Roi, et des trois états conformes à la nature. En quoi faisant, le sage Prince accordera ses sujets les uns aux autres, et tous ensemble avec soi, tout ainsi comme on peut voir ès quatre premiers nombres, que Dieu a disposés par proportion harmonique, pour nous montrer que l'état Royal est Harmonique, et qu'il se doit gouverner Harmoniquement :

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[p. 578]

Car 2 à 3 fait la quinte, 3 à 4 la quarte, deux à quatre l'octave, et, derechef, un à deux fait l'octave, 1 à 3 la douzième, tenant la quinte et l'octave, et 1 à 4 la double octave, [ce] qui contient l'entier système de tous les tons et accords de musique ; et qui voudra passer à 5, il fera un discord insupportable.

L'image de l'âme [est] semblable au Royaume bien ordonné. Autant peut-on dire du point, de la ligne, de la superficie et du corps. Donc, on suppose que le Prince, élevé par-dessus tous les sujets, la majesté duquel ne souffre non plus division, que l'unité qui n'est point nombre, ni au rang des nombres, [bien] que tous les autres n'ont force ni puissance que de l'unité ; et les trois états disposés comme ils sont, et quasi toujours ont été, en tous Royaumes et Républiques bien ordonnées : c'est à savoir l'état Ecclésiastique, le premier, pour la dignité qu'il soutient et [la] prérogative du ministère envers Dieu, qui est composé de nobles et roturiers ; puis l'état militaire, qui est aussi composé des nobles et roturiers ; et le menu peuple de gens scolastiques, marchands, artisans et laboureurs. Et que chacun de ces trois états ait part aux offices, bénéfices, judicatures, et charges honorables, ayant égard aux mérites et aux qualités des personnes. Il se formera une plaisante harmonie de tous les sujets entre eux, et de tous ensemble avec [p. 579] le Prince souverain. Ce que nous pouvons encore figurer en l'homme, qui est la vraie image de la République bien ordonnée : car l'intellect tient lieu d'unité étant indivisible, pur et simple, puis l'âme raisonnable, que tous les anciens ont séparée de puissance d'avec l'intellect ; la troisième est l'appétit de vindicte, qui gît au cœur, comme les gendarmes ; la quatrième est la cupidité bestiale, qui gît au foie, et autres intestins nourrissant tout le corps humain, comme les laboureurs. Et combien que les hommes qui n'ont point ou peu d'intellect, ne laissent pas de vivre sans voler plus haut à la contemplation des choses divines et intellectuelles. Aussi, les Républiques Aristocratique et populaire, qui n'ont point de Roi, s'entretiennent et gouvernent leur état, néanmoins elles ne sont point unies ni liées si bien que s'il y avait un Prince, qui est comme l'intellect, qui unit toutes les parties, et les accorde ensemble, quand l'âme raisonnable est guidée par prudence, l'appétit de vindicte par magnanimité, la cupidité bestiale par tempérance, et l'intellect est élevé par contemplations divines, alors il s'établit une justice très harmonieuse, qui rend à chacune des parties de l'âme ce qui lui appartient. Ainsi peut-on dire des trois états guidés par prudence, par force et tempérance, et ces trois vertus morales accordées ensemble, et avec leur Roi, c'est-à-dire à la vertu intellectuelle et

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contemplative, il s'établit une forme de République très belle et harmonieuse. Car tout ainsi que de l'unité dépend l'union de tous les nombres, et qui n'ont être ni puissance que d'elle, [de même] aussi un Prince souverain est nécessaire, de la puissance duquel dépendent tous les autres. Et tout ainsi qu'il ne se peut faire si bonne musique où il n'y ait quelque discord, qu'il faut par nécessité entremêler, pour donner plus de grâce aux bons accords, ce que fait le bon musicien pour rendre la consonance de la quarte, de [p. 580] la quinte et de l'octave, plus agréable, coulant auparavant quelque discord, qui rend la consonance que j’ai dite douce à merveilles ; ce que font aussi les friands cuisiniers, qui, pour donner meilleur goût aux bonnes viandes, entrejettent quelques plats de fausses âpres et mal plaisantes ; et le docte peintre pour rehausser sa peinture, et donner lustre au blanc, l'obscurcit à l'entour de noir et d'ombrages : car la nature du plaisir est telle en toutes les choses de ce monde, qu'il perd sa grâce si on n'a goûté le déplaisir, et le plaisir toujours continuant devient fade, pernicieux et mal plaisant ; [de même] aussi, est-il nécessaire qu'il y ait quelques fols entre les sages, quelques hommes indignes de leur charge entre les hommes expérimentés, et quelques vicieux entre les bons pour leur donner lustre, et faire connaître au doigt et à l'œil la différence du vice à la vertu, du savoir à l'ignorance. Car quand les fols, les vicieux, les méchants sont méprisés, alors les sages, les vertueux, les gens de bien reçoivent le vrai loyer de leur vertu, qui est l'honneur.

Les trois filles de Thémis se rapportent aux trois proportions. Et [il] semble que les anciens Théologiens nous avaient figuré ce que j'ai dit, donnant à Thémis trois filles, à savoir [en grec], c'est-à-dire Loi droite, Équité, et Paix, qui se rapportent aux trois formes de Justice, Arithmétique, Géométrique, et Harmonique. Et néanmoins la paix, qui figure l'harmonique, est le seul but et comble de toutes les lois et jugements, et du vrai gouvernement royal, comme la Justice Harmonique est le but du gouvernement Géométrique et Arithmétique.

Le monde est fait et gouverné par proportion harmonique. Ce point-là bien éclairci, reste à voir s'il est vrai ce que disait Platon, que Dieu gouverne ce monde par proportion Géométrique, parce qu'il a pris ce fondement, pour montrer que la République [p. 581] bien ordonnée à l'image de ce monde doit être gouvernée par Justice Géométrique. J'ai montré tout le contraire par la nature de l'unité rapportée aux trois premiers nombres harmoniquement ; et de l'intellect, aux trois parties de l'âme ; et du point, à la ligne, à la superficie et au corps. Mais il faut passer plus outre, car si Platon eût regardé de plus près, il eût remarqué ce qu'il a oublié en son Timée, que ce grand Dieu de nature a composé harmoniquement le monde de la matière et de la forme, par égalité et similitude ; et d'autant que la matière était inutile sans la forme, et la forme ne pouvait subsister sans la matière, ni en tout l'univers, ni en ses parties, il en composa le monde, qui est égal à l'une, et semblable à l'autre ; il est égal à la matière, parce qu'il comprend tout, et semblable à la forme, comme la proportion harmonique est composée de la proportion Arithmétique et Géométrique, égale à l'une, et semblable à l'autre, étant l'une séparée de l'autre imparfaite. Et comme les Pythagoriens sacrifièrent des hécatombes, non pas pour la sous-tendue de l'angle droit qui peut les deux côtés, mais pour avoir trouvé en une même figure l'égalité et

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similitude de deux autres figures, étant la troisième figure égale à la première, et semblable à la seconde :

[p. 582] aussi Dieu a fait ce monde égal à la matière, parce qu'il comprend tout, et [qu'il] n'y a rien de vide, et semblable à la forme éternelle, qu'il avait figurée auparavant que faire le monde, comme nous lisons en la sainte Écriture. Et quant au mouvement de ce monde, on voit que Dieu en a fait un égal, qui est le mouvement ravissant ; l'autre inégal, qui est le mouvement planétaire, et contraire au premier ; le troisième est le mouvement tremblant, qui embrasse et lie l'un à l'autre.

Liaison harmonieuse du monde et de ses parties. Et si nous cherchons par le menu les autres créatures, nous trouverons une perpétuelle liaison harmonique, qui accorde les extrémités par [des] moyens indissolubles qui tiennent de l'un et de l'autre, comme on peut voir entre la terre et les pierres, l’argile, entre la terre et les métaux, les marcasites, calamites et autres minéraux ; entre les pierres et les plantes, les espèces de corail qui sont [des] plantes lapidifiées prenant vie et croissance par les racines ; entre les plantes et animaux, les Zoophytes, ou plantes-bêtes qui ont sentiment et mouvement, et tirent vie par les racines ; entre les animaux terrestres aquatiques, les Amphibies, comme bièvres, loutres, tortues, et d'autres semblables ; entre les aquatiques et volatiles, les poissons volants ; et, généralement, entre les bêtes et l'homme, les singes, combien que Platon mettait la femme entre ceux-ci et la nature Angélique. Dieu a posé l'homme, partie duquel est mortelle, et partie immortelle, liant aussi le monde élémentaire avec le monde céleste par la région éthérée. Et tout ainsi que le discord donne grâce à l'harmonie, aussi Dieu a-t-il voulu que le mal fût entremêlé avec le bien, et les vertus posées au milieu des vices, des monstres en nature, des éclipses aux lumières célestes, et des raisons sourdes ès démonstrations géométriques, afin qu'il en réussît [p. 583] un plus grand bien, et que la puissance et beauté des œuvres de Dieu par ce moyen fût connue, [chose] qui autrement demeurerait cachée et ensevelie. C'est pourquoi Dieu ayant endurci Pharaon, que les sages Hébreux interprètent l'ennemi de Dieu et de nature : Je l'ai fait, dit-il, pour me faire tête, et montrer ma force contre lui, afin que tout le monde chante ma gloire et ma puissance. Et néanmoins tous les Théologiens sont d'accord que la force et puissance de cet ennemi de Dieu est enclose ès barrières du petit monde élémentaire, et qu'il n'a pouvoir sinon tant qu'il plaît à Dieu lui lâcher la bride. Or, tout ainsi que par voix et sons contraires il se compose une douce et naturelle harmonie, [de même] aussi des vices et vertus, des qualités différentes des éléments, des mouvements contraires, et des sympathies et antipathies liées par moyens inviolables, se compose

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l'harmonie de ce monde et de ses parties. [Tout] comme aussi la République est composée de bons et mauvais, de riches et de pauvres, de sages et de fols, de forts et de faibles, alliés par ceux qui sont moyens entre les uns et les autres : étant toujours le bien plus puissant que le mal, et les accords plus que les discords. Et tout ainsi que l'unité sur les trois premiers nombres, l'intellect sur les trois parties de l'âme, le point indivisible sur la ligne, superficie, et le corps, ainsi peut-on dire, que ce grand Roi éternel, unique, pur, simple, indivisible, élevé par-dessus le monde élémentaire, céleste et intelligible, unit les trois ensemble, faisant reluire la splendeur de sa majesté et la douceur de L'harmonie divine en tout ce monde, à l'exemple duquel le sage Roi se doit conformer, et gouverner son Royaume. [1048-1060]

FIN

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